Contre-Regards

par Michel SANTO

Les journalistes: une page de Balzac.

Lectures

 

 

 

Dans cette monographie de la presse parisienne, Balzac distingue plusieurs variétés de journalistes-hommes d’Etat. Celle qui suit est « l’Attaché ». Qui, bien entendu, est une oeuvre de pure imagination et ne saurait être confondue avec quelque personnalité qui prétendrait s’y reconnaître.J’ajoute, faut-il le préciser?, qu’il s’agit là d’un  » archétype  » social dont la vêture politique est indifférente à celle utilisée par Balzac dans cette miniature. Le propre du  » génie « , en littérature comme en d’autres domaines, étant de nous  » informer  » sur le caractère universel de certaines de nos pratiques sociales. Entre autres comportements propres à notre espèce…

 

 

…« Dans certains journaux à convictions (voyez plus bas), des gens désintéressés qui vivent, moralement parlant, par un système auquel ils ont voué leur vie, des gens à lunettes vertes,jaunes, bleues ou rouges, et qui meurent avec leurs besicles sur le nez, sont attachés au journal. On dit d’eux : « Il est attaché à tel journal. » Ces gens n’y sont souvent rien, ils en sont quelquefois les conseils, ils en sont souvent l’homme d’action. Aussi sont-ils toujours connus par l’énergie de leurs principes. Dans les journauxde l’Opposition ou radicaux,

ils inventent des coups de Jarnac à porter au pouvoir ; ils sont les chevilles ouvrières des coalitions, ils découvrent les actes arbitraires, ils se portent dans les départements aux élections menacées, ils troublent le sommeil des ministres en les taquinant. On leur doit les questions palpitantes, et les actualités : la réforme électorale, le vote de la garde nationale, des pétitions à la Chambre, etc. Ces gens de coeur sont les tirailleurs, les chasseurs de Vincennes de la presse; ils prennent des positions politiques dans leur parti, jusqu’à ce que, lassés de faire le pied de grue dans leurs positions, ils s’aperçoivent qu’ils sont les dupes d’une idée, des hommes ou des choses, et qu’il n’y a rien d’ingrat comme une idée, une chose et un parti; car un parti, c’est une idée appuyée par les choses. Il y a parmi eux des entêtés qui passent pour des hommes d’un beau caractère, des hommes solides, des hommes sur lesquels on peut compter. Quand, plus tard, on va chercher ces Attachés, on les trouve attachés à leur femme et à leurs enfants, jetés dans un commerce quelconque et tout-à-fait désabusés sur l’avenir du pays. Le parti républicain surveille ses Attachés, il les entretient dans leurs illusions. Un jour, un républicain rencontre son ami sur le boulevard, un ami que son attachement aux doctrines populaires maintenait dans une maigreur d’étique.

— Tu t’es vendu! lui dit-il en le regardant.

— Moi?

— Oui, je te trouve engraissé ! »…

 

Pages 27 et 28 de l’excellente version numérique proposée par les éditions du Boucher

TROISIÈME VARIÉTÉ

 

Le jardin d’Epicure.

 

 

Pour ouvrir cette nouvelle rubrique : « Mes pages », celle-ci, d’Anatole France, extraite du « Jardin d’Epicure », pages  20 et 21 en version numérique :

 

« C’est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques diffèrent essentiellement des vérités vulgaires. Elles n’en diffèrent que par l’étendue et la précision. Au point de vue pratique, c’est là une différence considérable. Mais il ne faut pas oublier que l’observation du savant s’arrête à l’apparence et au phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien savoir de la véritable nature des choses. Un œil armé du microscope n’en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie les rapports de l’homme avec la nature, mais il lui est impossible de modifier en rien le caractère essentiel de ces rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes qui nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu’à nous, de rechercher pourquoi ils se produisent. Demander une morale à la science, c’est s’exposer à de cruels mécomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre était le centre de la création. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’est qu’une goutte figée du soleil. Nous savons quels gaz brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons que l’univers, dans lequel nous sommes une poussière errante, enfante et dévore dans un perpétuel travail; nous savons qu’il naît sans cesse et qu’il meurt des astres. Mais en quoi notre morale a-t-elle été changée par de si prodigieuses découvertes? centre de la création. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’est qu’une goutte figée du soleil. Nous savons quels gaz brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons que l’univers, dans lequel nous sommes une poussière errante, enfante et dévore dans un perpétuel travail; nous savons qu’il naît sans cesse et qu’il meurt des astres. Mais en quoi notre morale a-t-elle été changée par de si prodigieuses découvertes? Les mères en ont-elles mieux ou moins bien aimé leurs petits enfants? En sentons-nous plus ou moins la beauté des femmes? Le cœur en bat-il autrement dans la poitrine des héros? Non! non! que la terre soit grande ou petite, il n’importe à l’homme. Elle est assez grande pourvu qu’on y souffre, pourvu qu’on y aime. La souffrance et l’amour, voilà les deux sources jumelles de son inépuisable beauté. La souffrance! quelle divine méconnue! Nous lui devons tout ce qu’il y a de bon en nous, tout ce qui donne du prix à la vie; nous lui devons la pitié, nous lui devons le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n’est qu’un grain de sable dans le désert infini des mondes. Mais, si l’on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le reste n’est rien. Car, ailleurs, il n’y a ni vertu ni génie. »

Plus d’Europe et mieux d’Etat.

 

 

 

On sait qu’en japonais l’idéogramme : « crise » est composé de deux signes. Le premier signifie danger et le second opportunité (merveilleuse dialectique asiatique !…) Celle qui affecte l’Europe, partie du berceau de notre culture philosophique, n’échappera pas cette alternative. Soit régresser vers des formes de nationalismes économiques et sociaux en promouvant la sortie de la monnaie commune. Soit mettre en place une véritable coordination budgétaire et fiscale au niveau communautaire.

On l’a assez dit ailleurs dans la presse spécialisée pour que je ne m’attarde pas sur ce point, mais croire qu’il est possible d’avoir une monnaie commune avec des gestions budgétaires fondamentalement divergentes c’est en réalité vouloir transférer aux états vertueux (comme l’Allemagne) le laxisme et les facilités de ceux qui prétendent l’être (comme la France). Et la situation de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal est le révélateur de cette contradiction devenue insoutenable.

Ce qu’attendent les détenteurs de capitaux (qui, après tout, font leur métier de gérer au mieux l’épargne accumulée par le privé et le public en Asie, Amérique du Nord, Pays du Golfe et Europe…) c’est plus que des mesures d’urgence prises pour pallier les défauts de paiement à court terme des trois maillons faibles européens. Ils veulent surtout des garanties sérieuses sur la longue durée et ces garanties passent nécessairement par des transferts de souveraineté des Etats au niveau européen. Une gouvernance économique, toujours repoussée mais à présent, et dans la douleur, à l’ordre du jour. Et qui, aussitôt avancée par le Président de la Commission de Bruxelles à travers une proposition de contrôle des politiques budgétaires des Etats lors de leur élaboration, de leur mise en œuvre et de leur réalisation, accompagnée de sanctions véritables pour tous ceux qui ne respecteraient pas les critères communs définis en commun ( taux de déficit, d’endettement…), est critiquée, voire combattue.

Une proposition qui pourtant n’est que la traduction concrète d’un gouvernement économique de la zone euro que la France, depuis des années, ses gouvernements successifs certes, mais aussi les contempteurs d’une « Europe financière », appelle de leurs vœux. Un véritable basculement européen donc. Une « révolution froide » dont malheureusement nos élites gouvernementales, qu’elles soient au pouvoir ou qu’elles espèrent le conquérir, ne parlent guère. Pour l’expliquer, la mettre en perspective afin que chaque citoyen donne du sens à l’effort demandé aujourd’hui, et encore demain pendant des années.

C’est plus d’Europe en effet dont nous avons besoin pour sortir de la crise. Plus d’Europe et plus de rigueur dans les politiques communes. Le chemin sera long ! Il serait temps que les plus hautes autorités de l’Etat pourtant d’habitude si bavardes se décident à le dire aux français.

La leçon du  » tournant de mars 1983 « 

 

 

 

La situation d’un certain nombre de pays européens (La Grèce étant le modèle paroxistique de ce qui pourrait advenir à l’ Espagne ou au Portugal…), nous remet en mémoire le débat politique engagé au plus niveau de l’Etat français en 1983, dans une situation économique et financière où le franc avait subi deux dévaluations, l’inflation était autour de 8% l’an et le déficit budgétaire, pour 1982, de 150 milliards de francs. Alan Argoul nous le réactualise dans une de ces notes, toujours bien informée, dont je vous livre deux extraits.

« Dès lors, il faut choisir entre dévaluation ou flottement. Le flottement signifie la sortie du serpent monétaire européen (SME) ancêtre de l’euro. Le franc se trouvera immédiatement dévalué par les marchés de 20% pour rééquilibrer le solde des échanges (exportations contre importations), le déficit extérieur croîtra de 2 milliards de francs par mois, nécessitant un emprunt international massif qui ne pourra se faire dans des conditions honorables sans plan de rigueur. Et qui pourrait bien aboutir à la tutelle du FMI, les autres pays ne désirant pas prêter sans discipline. La France, par le pétrole, par sa consommation, par ses exportations, dépend de l’extérieur. Le temps du splendide isolement d’une population majoritairement rurale est révolu. Selon Attali, trois programmes économiques socialistes se trouvaient alors en concurrence : celui « de bon sens » du Premier ministre Pierre Mauroy et de Jacques Delors, celui, « saint-simonien productiviste » (selon Lacouture) des « visiteurs du soir » (Jean Riboud, JJSS) encouragés par Laurent Fabius, Gaston Deferre et Pierre Bérégovoy – un « national-protectionnisme » (Lacouture), enfin celui des « experts de l’Elysée » dans lesquels Attali se situe, « dans la ligne du Premier ministre mais en plus socialement compréhensible ». »  (Voir aussi cet aricle de l’Expansion en lien)

Au final, c’est la ligne Delors qui finira par s’imposer  (J. Lacouture précisant qu’elle était déjà celle de F. Mitterand, ce que François Stasse (1), qui fut son conseiller économique, conteste dans le lien précédent) :

« dès le 24 mars, le plan de rigueur de Delors est adopté en Conseil des ministres : baisse du déficit budgétaire, hausse des taxes sur la vignette auto, l’alcool et le tabac, hausse du forfait hospitalier et de l’essence, hausse des tarifs EDF, GDF et SNCF, emprunt forcé, baisse des stocks pétroliers, contrôle des changes et instauration d’un carnet de change aux devises limitées à 2000 francs pour chaque touriste français se rendant à l’étranger… Ces mesures sont de l’ordre de 2% du PNB selon Attali, « on reprend ce qu’on avait donné en juin 1981 » ; » Afficher l'image en taille réelle

Un retour sur le passé qui éclaire le sérieux et la vérité de certaines des propositions défendues par une fraction de la gauche (Hamon-Mélenchon) et de la droite (Dupont-Aignan, Le Pen), aujourd’hui, en France. Et qui illustre, aussi, la démagogie de certaines postures chez les autres : retraites, montant et niveau des dépenses publiques etc…

(1) Auteur, par ailleurs, d’un remarquable article :  » Pour les discriminations positives «   dans la revue Pouvoirs.

Ce n’est pas la vérité qui est révolutionnaire, mais le mensonge!

 

 

 

 

 

Pendant vingt ans, les gouvernants grecs de droite et de gauche ont menti. Consciemment ! Avec ce cynisme  propre à ceux qui usent du mensonge et de la ruse pour conquérir et conserver le pouvoir. Un cynisme couvert par le silence de médias moutonniers au niveau d’informations indexé sur les attentes supposées de leurs « clients ». Et des «  clients » qui forment peuple, la tête dans le sable, ne voulant pas regarder en face l’amère réalité de leur pays. Un pays en défaut de paiement et qui, comme l’Espagne, le Portugal et la France a décidé, collectivement, de vivre au dessus de ses moyens. Une crise sans précédent qui n’est nullement cantonnée aux « pays du club Med » comme on nous le serine quotidiennement mais qui touche l’Europe entière. Car notre continent s’enferme dans le surendettement des Etats, qui atteint 88% du PIB en 2010 et dépassera 120% dans la décennie, contre 30% dans le monde émergent et 52% dans l’Etat fédéral américain. Ne parlons même pas  des engagements de retraite qui culminent à 440% du PIB !!! Un continent certes encore riche mais stagnant où le blocage de l’activité et le chômage permanent vont créer des tensions croissantes favorables aux démagogues et aux extrémistes. Pour écarter ces menaces, il est encore temps de tirer toutes les conséquences de la mondialisation et des nouveaux rapports de force entre grandes régions économiques. Et s’orienter résolument vers une plus grande intégration des politiques budgétaires et fiscales des Etats européens. En se dotant aussi d’un gouvernement économique doté de véritables compétences. Conditions minimales pour devenir un véritable pole de décision capable d’assumer la compétition et la coopération avec les Etats continents (Etats-Unis, Chine, Inde…) qui demain concourront pour le pilotage de l’économie-monde. Au risque de la décroissance, de la paupérisation et de graves difficultés politiques et sociales. Ce n’est pas  » la vérité qui est révolutionnaire », comme le constate honteusement Paulin dans le roman de H. Barbusse,  » Clarté  » ( formule que reprendra Gramsci et que plagieront sans vergogne Lénine et Trotsky ), mais le mensonge. Comme on peut le constater aujourd’hui en Grèce et peut être demain ailleurs…

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