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par Michel SANTO

Chronique de Narbonne : un petit hommage à Vincent Hyspa |Contre-regard.com

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C’est l’ami Jacques qui m’en a donné l’idée. Il cultive le goût des facéties  d’un narbonnais  célèbre en son temps mais aujourd’hui, hélas! , bien oublié.

Notre cité l’honore pourtant d’une place située entre l’hôpital et l’école Montmorency dont tout le monde ignore superbement le nom. Il disait de lui : «Je suis né au pied d’une tour dans une ville latine, près de la mer. Après une ruine rapide due à de glorieuses inventions, telles que : le tabac sans fumée, l’éponge en porcelaine, le saucisson en poudre, le chapeau de paille humide (article d’été), je débutai, il y a environ dix ans au CHAT NOIR et me voilà maintenant à la Purée. – Que d’espace parcouru depuis dix ans par la navigation aérienne...» 

Vincent Ernest Hyspa , puisqu’il s’agit de lui,  a été acteur, auteur, compositeur, humoriste et chanteur. C’est à une des réunions de la goguette du Chat Noir — du nom du célèbre cabaret montmartrois — qu’il se révéla avec le Ver solitaire. Il y a incontestablement de l’Alphonse Allais dans notre narbonnais. J’en veux pour preuve une de ses : « Seize conférences fantaisistes » (1921) rassemblées dans « L’éponge en porcelaine », au titre évocateur d’une célèbre apostrophe présidentielle: Le Veau !

Le Veau : l’intégralité des conférences: ici

J’AI à vous parler aujourd’hui, messieurs, de la récente découverte d’un animal inconnu et ignoré jusqu’à ce jour, mais dont le nom est déjà dans toutes les bouches, j’ai nommé le Veau.

Nous inspirant de la Loi de la corrélation des formes de Cuvier, qui plus heureux que nous avait à sa disposition les fossiles, nous avons pu, néanmoins, à la suite de fouilles consciencieuses opérées dans les bas fonds de la charcuterie et de la boucherie, nous avons pu, dis-je, découvrir pour la gloire de la science, quelques vieux débris informes et mutilés – saucisses, godiveaux, fricandeaux, pieds de veaux ! – qui, tout en nous égarant parfois dans nos recherches au point de nous amener par le plus grand des hasards, je le reconnais, à la découverte du Cheval, de l’Ane et du Mulet, nous ont permis cependant de reconstituer le Veau tel qu’il est ; le Veau, messieurs, que naguère on ne connaissait que par ses côtes, comme le melon.

Eh bien, messieurs, malgré tous ces avantages physiques, auxquels il convient d’ajouter le charme pâle de son teint, le Veau n’est pas content de son sort.Grâces et Ris de Veau, vains mots !

Le Veau est triste, le Veau pleure.

Qui nous dira les sujets de sa mélancolie ? Ce n’est pas lui, messieurs.

Le veau est pourtant adoré chez beaucoup de peuples. Les Anglais, prétend-on, s’abordent avec cette formule rituelle : Comment allez vô ?

Sa mère, presque toujours d’origine espagnole, lui inculque un français si douteux qu’il n’est pas encore parvenu à se faire comprendre.

Le Veau, messieurs, est un incompris.

Il pleure.

Est-ce au souvenir de Marengo ? Redoute-t-il -le retour de l’Enfant prodigue ? Ou pense-t-il amèrement à sa peau de chagrin, orgueil des reliures futures ? Mystère.

Il pleure.

Pour le calmer on le bourre de fraises et de noix (attention intéressée, car tout cela se retrouve plus tard), on lui offre de la salade, des carottes, de l’oseille et des champignons.

Mais rien ne peut le consoler, et pour mieux pleurer il s’étale sur le gazon, s’affale, s’étire, et ses maîtres disent tristement : « Le cuir ne sera pas cher, cette année. »

Le Veau est donc inconsolable et, nous ne craignons pas de le dire, le Veau est une vallée de larmes, que seul le sommeil parvient à tarir.

Et à ce sujet, ai-je besoin d’affirmer, messieurs, que le Veau dort, et toujours debout ?

Il arrive parfois que le Veau devient dégoûtant à force d’être gras ; on profite de ce moment pour le tuer. On voit alors des gens (et ce n’est guère courageux), se payer sa tête – sa tête qui repose en la paix du cerfeuil, – d’autres s’arracher ses pieds, etc., etc. ; puis ce qui reste continue à se piquer pendant de longs séjours à l’étalage des charcuteries, ou peut encore, au besoin, remplacer le thon à l’huile, le thon qui, vous le savez, messieurs, n’est qu’un veau qui a mal évolué.

Après sa mort, le Veau, que nous avons vu si mou de son vivant, le Veau devient agressif et vous poursuit jusque dans les buffets des gares, où il finit par tomber dans la purée des modestes repas à prix fixe.

Quelques naturalistes ont observé un certain rapport entre le Veau et la Vengeance : d’après eux, ces deux aliments se mangeraient froids. J’ajouterai pour ma part, messieurs, qu’il ne faut pas manger de Veau, car cet animal, comme le citron, n’est jamais mûr.

Voilà, messieurs, tout ce qu’on ignorait sur le Veau, animal dont on ne peut retirer que de la peau pour chaussures.

Dans ma prochaine leçon, messieurs, je vous ferai part de mes recherches sur le lapin. Il ne faut pas qu’il soit dit que dans la série de mes cours j’ai sauté le lapin.


 

Certaines de ses chansons ont été mises en musique par Erik Satie: Tendrement, Un dîner à l’Élysée, Chez le docteur, L’Omnibus automobile, Air fantôme, ou par Claude Debussy: La Belle au bois dormant.

   

       

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Commentaires (2)

  • Elle

    |

    Superbe article. Je me demande si on pourrait organiser un concert avec ses chansons. J’en parle à mes amis chanteurs.
    P.S et H.S : j’ai laissé un commentaire sur un article de 2013 (je n’avais pas vu la date) sur la place des 4 fontaines et je me demandais si vous aviez techniquement la possibilité d’enlever la moustache qui m’illustre.!!!!!!! (je trouve cette demande très très drôle)

    Reply

    • Michel Santo

      Michel Santo

      |

      Tenez moi au courant, ce serait bien si on pouvait organiser un concert autour de c personnage extraordinaire !

      Reply

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