Contre-Regards

par Michel SANTO

La réponse « fumiste » de Luc Ferry aux gardes rouges de l’art contemporain…

UnknownJe l’avais mise de côté, cette chronique de Luc Ferry. En pleine FIAC (Foire! Internationale d’art contemporain) et polémique sur les « oeuvres » de Paul McCarthy – exposées à la Monnaie de Paris – elle me semble, aujourd’hui, tomber à pic … si je puis dire!

« J’ai eu l’audace d’écrire ici même que certaines œuvres contemporaines purement intellectuelles, telles que les monochromes noirs de Soulages, qu’on nous somme d’adorer parce qu’il « est l’artiste français le plus cher au monde (sic !) », ne répondent à aucun des critères qui constituent à mes yeux une œuvre d’art authentique : ni vision du monde, ni sens, ni beauté, ni géniale innovation. Malgré les discours obscurs et pompeux qui les entourent d’ordinaire, ils m’apparaissent comme de simples marchandises portées par une triple logique : celle du snobisme, appuyée par la puissance mercantile du marché et les aberrations de l’État culturel. Comme j’ai argumenté, tant sur un plan historique que philosophique, en évoquant l’histoire de la bohème, mais aussi la logique capitaliste de « l’innovation destructrice » dont l’art contemporain est trop souvent le reflet servile – ce qui explique l’engouement qu’il suscite dans l’univers de la finance -, ça n’a pas plu à tout le monde. Je m’y attendais. J’ai vu paraître ici ou là, comme dans Art, la pièce de Yasmina Reza, les rituelles réponses « indignées ». Parmi d’autres, celle que M. Cerutti a publiée dans Le Figaro de la semaine dernière. Lui ne cherche pas à argumenter, mais, PDG de Sotheby’s, il protège des intérêts, défend le dogme. C’est sa fonction. En théologie, on parle de « gardiens du temple », dans la Mafia, de « porte-flingues », et sous Mao, de « gardes rouge ». Je ne suis ni vendeur, ni collectionneur, je n’ai aucun intérêt dans l’affaire, juste une passion pour l’art et les idées, mais j’ai bien connu ça quand j’ai publié, en l985, La Pensée 68, un livre qui tordait déjà le cou à un certain nombre d’impostures intellectuelles nées autour du joyeux mois de Mai. Parmi les flèches que M. Cerutti décoche, croyant me clouer le bec, il me traite de « fumiste », ignorant manifestement tout de la signification élogieuse qu’avait ce terme au XIXe siècle, dans la jeunesse bohème et romantique à laquelle j’ai consacré un livre. Faisant semblant de s’y connaître, il ose affirmer que les monochromes de Klein, Malevitch ou Soulages ne doivent rien à ceux de Paul Bilhaud et Alphonse Allais. Que d’ignorance ! La vérité, c’est que les premiers artistes bohèmes ont inventé pratiquement toutes les prétendues « innovations » que l’intellectualisme contemporain va répéter ad nauseam, de Duchamp à Lavier en passant par Cage ou Soulages : les monochromes, bien sûr, mais aussi les concerts de silence, les ready-made, les happenings, l’art conceptuel, l’abstraction. Simplement, pour le savoir, il ne suffit pas d’acheter et de vendre, il faut aussi lire quelques ouvrages anciens, se plonger dans Théophile Gautier, Pétrus Borel et Nerval, aller voir du côté des « frénétiques » et des « fumistes », d’Aloysius Bertrand, Arsène Houssaye, Émile Goudeau ou Jules Lévy. Il est vrai que pour bêler d’admiration devant un tableau noir, tout cela est fort inutile. Dommage, car on y apprend mille choses passionnantes sur le sens et la naissance du modernisme. Chez les fumistes, justement, dont le nom du groupe est déjà en lui-même plein de significations. À l’époque, il désigne d’abord les ramoneurs, des ouvriers noirs de crasse. Pourquoi cette référence ? Parce qu’on voit au premier coup d’œil qu’ils ne sont pas des bourgeois et que la bohème naissante, encore pleine de charme et d’allégresse, déteste le conformisme et l’argent roi – justement ce qui fait maintenant la prospérité d’une large part de l’art contemporain. De là « l’humour fumiste », qui s’alimente aussi à la « fumette », à ces paradis artificiels que décrit Gautier dans un livre que M. Cerutti n’a d’évidence pas lu non plus, Le Club des hachichins. « La vraie vie est ailleurs », et le comique, ici, n’a rien de superficiel. C’est par lui que la bohème romantique entend réenchanter le monde, le rendre joyeux, léger, amoureux, bref, tout le contraire des laïus pesants qui accompagnent les ready-made et monochromes d’aujourd’hui, avec leurs allusions pataudes « à la naissance et à la mort », à Heidegger ou au bouddhisme dont ils ne retiennent guère que l’appel à une abyssale vacuité. De là ma question : comment ce qui était à la fois drôle et profond a-t-il pu donner lieu à des imitations aussi sinistres ? Face aux prétendues « réponses » des gardes rouges dont l’inculture historique et philosophique est l’arme principale, mon attitude est simple : bien faire et laisser dire. J’écris et continuerai d’écrire ce que je tiens pour vrai. J’ajoute que, l’âge venant, je suis de plus en plus sensible aux vertus du pluralisme. M. Cerutti me tient pour un parfait crétin ? C’est son droit le plus absolu ! Je m’en remettrai. À vrai dire d’autant plus aisément que j’ai reçu pour mes chroniques sur l’art contemporain davantage de félicitations enthousiastes émanant d’artistes et d’intellectuels dont le jugement m’importe que je n’en avais reçu pour aucune autre. Comme quoi certaines vérités font parfois du bien à tout le monde. Ou presque… »

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Commentaires (1)

  • forestier

    |

    Je me demande si ce développement à tous crins de cet art dit contemporain n’est pas le résultat de l’enrichissement démesuré du « décile » des gens les plus riches qui ne sachant plus quoi faire de leur argent se tournent vers l’art entrainant dans leur sillage toute une frange d’artistes qui ont senti le bon filon que cela représente.

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