Contre-Regards

par Michel SANTO

Le maître et l’élève (Une relecture du « Premier homme » d’A.Camus)

Sans titre-2


Qu’il me soit permis de dédier ces quelques lignes a une institutrice (Pardon! Une professeur des écoles) qui m’est particulièrement chère et qui se reconnaîtra.

C’est une bien belle histoire que je voudrais vous conter ici. Une histoire si belle et si émouvante qu’on pourrait croire à un conte de fées, et pourtant, j’en témoigne, elle est parfaitement authentique.

Il était une fois, donc, puisque les contes commencent souvent ainsi, un enfant qui vivait difficilement un début de vie aléatoire dans un beau pays brûlé de soleil, de l’autre coté de la mer. Cet enfant était orphelin de père, pupille de la nation. Son père avait été tué en 1914 dans les premières semaines de la guerre, il était mort, là bas, dans un pays de boue et de grisaille, sur les coteaux de la Marne, loin, très loin de son ciel gorgé de lumière. On l’avait arraché a ses champs et ses vignes et on l’avait envoyé mourir là sans qu’il ait très bien compris pourquoi.

Détail morbide, l’administration française, toujours attentionnée, avait renvoyé à sa mère des fragments du projectile qui lui avait défoncé le crâne, morceaux de métal qu’elle avait gardés dans une boite a biscuits en fer blanc sur le vieux buffet dans la cuisine. Ceci avec le livret militaire du mort, humbles souvenirs d’un homme solide, rieur et courageux, fauché en pleine jeunesse par la folie des nationalismes exacerbés.

Un parmi tant d’autres. La mère de l’enfant qui était déjà de nature silencieuse en était devenue quasiment mutique, enfermée dans son chagrin, elle n’avait plus dès lors jamais prononcée une phrase entière. Ne sachant ni lire, ni écrire elle faisait des ménages pour vivre et avait laissé la direction de la pauvre famille a la grand-mère chez qui elle s’était réfugiée avec ses deux enfants à la mort du père.

Autoritaire, dure, voire brutale, celle-ci cravachait parfois son petit fils avec un nerf de bœuf. On éduquait souvent ainsi dans ce temps là, surtout dans les maisons ou régnaient la pauvreté et la misère.

Cet enfant fréquentait donc, quand même, l’école primaire, laïque et obligatoire et il avait pour instituteur un ancien combattant de 14, rescapé par miracle du carnage. Cet enseignant, hussard noir de la 3ème, républicain par toutes ses fibres, défenseur farouche des valeurs de laïcité, anti-clérical, comme il se doit mais s’interdisant tout prosélytisme, s’était pris d’affection pour l’enfant qui était, il faut bien le dire, remarquablement doué. Et ceci, d’autant plus, que, revenu indemne de la guerre, il considérait un peu les orphelins de guerre comme ses propres enfants, pensant que par cette affection discrète et bourrue il rendait encore ainsi une forme d’hommage aux camarades morts.

Un jour en classe, il donne un exercice de lecture et il fait lire à l’enfant quelques pages des « Croix de bois », le terrible livre de Dorgelès, cet auteur qui raconte le front pour l’avoir vécu. L’enfant éclate en sanglots et l’instituteur, le cœur gros range le livre dans l’armoire au fond de la classe, le dos voûté par la tristesse.

Son parcours d’école primaire terminé et de façon extrêmement brillante, l’enseignant souhaite évidemment que l’enfant passe l’examen et entre au lycée mais la grand-mère refuse. Il faut qu’il quitte maintenant l’école et ramène au plus vite de l’argent à la maison. Trop pauvres ! Alors l’instituteur se déplace, voit la grand-mère, argumente, plaide la cause de l’enfant et il parvient a la convaincre. Il propose des cours du soir pour préparer l’examen, la grand-mère dit qu’ils n’ont pas d’argent pour cela et il rétorque « Ne vous inquiétez pas, il m’a déjà payé.

Voilà! La suite bien sûr coule de source. L’enfant fut présenté a l’examen, il s’y rendit, sa main dans celle de l’instituteur, qui avait aussi acheté des croissants. Quand le nom de l’enfant fut appelé, il lui dit « Va, mon fils ». Et l’enfant le laissa pour aller vers son épreuve se retournant une dernière fois pour apercevoir le petit signe de la main de son maître.

L’enfant, c’était Albert Camus.

L’instituteur, il s’appelait Louis Germain. Instit, simple instit de la laïque, seconde classe et petit soldat de la république Mais c’était un grand, un très grand Monsieur, et si la pauvre mère silencieuse a mis le petit Albert au monde , c’est peut être lui, Louis Germain qui a enfanté Albert Camus, cet enfant qui allait devenir le phare, la conscience et la lumière de son époque

Camus l’a écrit dans « Le premier homme »

« Il est des maitres dont le savoir est plus grand, mais celui là avait un cœur qui savait tout ».

Camus ne perdit jamais le contact avec Monsieur Germain, il le vit au moins une fois par an et ce jusqu’à sa mort accidentelle le 4 janvier 1960. Le vieil homme vivait seul en compagnie d’un canari. Peu après son prix Nobel, Camus lui rendit visite. Le vieillard fouillant alors dans un vieux bureau d’écolier dans un coin de la pièce en sortit un vieux livre recouvert d’un papier brun d’épicerie et le donna a Albert ‘’Tu te souviens? lui dit- il. Tu as pleuré sur ce livre, depuis il t’appartient ’’

Ce livre c’était ‘’Les croix de bois‘’ et les yeux des deux hommes s’emplirent encore une fois de larmes…

Voilà. Tout cela est rigoureusement vrai et c’est tellement, si parfaitement et si merveilleusement beau que je me dis en écrivant ces lignes que le métier qui consiste à façonner les hommes et les femmes de demain, quand on le fait de cette façon, est sans doute un des plus magnifiques, des plus exaltants et des plus importants du monde.Tous les enseignants d’aujourd’hui devraient être fiers et se doivent d’être dignes d’avoir eu un tel condisciple.

Je pense aussi, en cet instant avec un peu de tristesse, à tous les petits Camus qui n’auront jamais eu la chance de rencontrer un Louis Germain.

Et je laisse pour finir la parole à Camus qui adressait cette lettre à son vieux maitre le 19 novembre 1957, peu de temps après son prix Nobel.

                                   Cher Monsieur Germain,

« J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur que je n’ai ni recherché, ni sollicité. Mais, quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée après ma mère a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement et sans votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur, mais celui là est au moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail, et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a jamais cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces. »

Mots-clefs : ,

Rétrolien depuis votre site.

Désormais, 3 façons de réagir !

Commentaires (5)

  • robin

    |

    JACQUES you are the best !

    Reply

  • alphonse

    |

    Merci Michel pour avoir publié ce bel hommage émouvant de Jacques Raynal. Mr Martinolet aurait apprécié ainsi que tous les instits que nous avons connus à l’école Arago .

    Reply

    • Michel Santo

      Michel Santo

      |

      Ah ce Martinolet! sévère mais juste, en effet!

      Reply

  • Luz María

    |

    Excellent, merci!

    Reply

Laisser un commentaire

Articles récents

Hier, était commémoré le 146e anniversaire de la Commune de Narbonne…

Hier, était commémoré le 146e anniversaire de la Commune de Narbonne…

C'est dès le 20 mars 1871, à la nouvelle de l’insurrection parisienne – le 18 mars 1871 –, que le club de la Révolution tente d’engager Narbonne dans le mouvement et demande au conse[Lire la suite]
Philippe Saurel "En Marche" vers le Ministère de l'Intérieur ! C'est tout ?

Philippe Saurel "En Marche" vers le Ministère de l'Intérieur ! C'est tout ?

Le croquis de la semaine de Denis Carrière : Philippe Saurel "En Marche" vers le Ministère de l'Intérieur ! C'est tout ?       Vous pouvez agrandir l'image en cliqua[Lire la suite]
Philippe Saurel, en "Roi modeste" de la Métropole, se voit déjà Ministre de l'Intérieur de la République !

Philippe Saurel, en "Roi modeste" de la Métropole, se voit déjà Ministre de l'Intérieur de la Républ

Hier, en début de soirée, au journal « régional » de FR3, courte séquence avec en vedette Philippe Saurel. Il prenait son « petit déjeuner » organisé par la lettre M, en compagnie de 150 chefs[Lire la suite]