Contre-Regards

par Michel SANTO

Le papillon de Virginia Woolf!

imgres Une page de lecture, ce matin, prise chez brigetoun.
La même énergie qui inspirait les corbeaux, les laboureurs, les chevaux, et même, semblait-il, les maigres collines aux flancs nus, faisait voleter le papillon d’un côté à l’autre du carré de la fenêtre. On ne pouvait s’empêcher de le regarder. On était saisi, en effet, d’un étrange sentiment de pitié pour lui. Le plaisir semblait ce matin là s’offrir sous des formes si vastes et si variées que le fait de n’avoir de la vie qu’une part de papillon, surtout d’un papillon diurne, semblait un destin amer, et pathétique l’entrain avec lequel il jouissait pleinement de ses maigres opportunités. Il vola vigoureusement à un coin de son compartiment, puis après avoir attendu là une seconde, vola à l’autre. Que lui restait-il d’autre que de voler à un troisième angle, puis à un quatrième ? C’était tout ce qu’il pouvait faire, en dépit de la taille des collines, de la largeur du ciel, de la fumée lointaine des maisons et de la voix romantique, grondant de temps à autre, d’un paquebot au large. Il fit tout ce qu’il pouvait faire. A le regarder, il semblait qu’une fibre, très mince mais très pure, de l’immense énergie du monde avait été glissée dans son corps frêle et minuscule. A chaque fois qu’il traversait le carreau, je me figurais qu’un fil de lumière vitale devenait visible. Il n’était rien, ou presque, d’autre que de la vie. Pourtant, à cause de sa si petite taille et de sa forme si simple, incarnant l’énergie qui s’engouffrait à travers la fenêtre ouverte et faisait son chemin à travers les nombreux couloirs, étroits et complexes, de mon propre cerveau et de ceux d’autres êtres humains, il y avait en lui quelque chose de pathétique mais aussi de merveilleux. C’était comme si quelqu’un avait pris un minuscule grain de vie pure, et l’équipant aussi légèrement que possible de duvet et de plumes, l’avait fait danser et zigzaguer pour mettre sous nos yeux la nature véritable de la vie. Sous cet angle, il devenait d’une incroyable étrangeté. On a tendance à tout oublier de la vie à force de la voir cabossée, boursouflée, rembourrée et encombrée au point qu’elle ne doit bouger qu’avec des airs de grande circonspection et de haute dignité…
Virginia Woolf : La mort du papillon, dans le recueil « Suis-je snob ? Et autres textes baths » Traduction Maxime Rovere. Rivages poche – Petite Bibliothèque Via Le papillon | brigetoun.

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