Contre-Regards

par Michel SANTO

Se promener un lendemain de Noël avec Robert Walser !

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Robert Walser est né en 1878, à Bienne, dans le canton de Berne. Il est mort le jour de Noël, en 1956, après avoir passé les 23 dernières années de sa vie dans un asile psychiatrique où il n’écrira plus. C’est sur un chemin de neige que deux écoliers le découvrent dans l’après-midi. «La tête, légèrement tournée sur le côté, le promeneur offre une image parfaite de la paix de Noël. Sa bouche est ouverte ; on dirait que l’air hivernal, pur et frais, pénètre encore en lui », écrira Carl Seelig.

C’est aussi le lendemain de Noël de cette année 2017 que, me promenant aussi, comme à l’accoutumée,  je suis tombé par hasard – ce dont je doute – sur un de ses textes : «La promenade» – autre hasard ! Il avait été généreusement déposé par un (e) inconnu (e) dans une « boîte à livre » installée dans un jardin public de ma petite cité . Autant le dire tout de suite, cette nouvelle écrite en 1917 est un véritable chef-d’œuvre.

Le narrateur – R. Walser – invité ce jour-là à déjeuner chez Mme Aebi, ce sera sa pause, avant et après, aura rencontré un professeur, discuté avec un libraire, un employé des postes, un tailleur, un employé du centre des impôts ; il aura croisé une jeune fille qui chante, le géant Tomzack, une ouvrière, traversé un bois, attendu qu’un train passe pour franchir la voie ferrée ; il aura évoqué ainsi le poète Lenz : « Ayant sombré dans la folie et le désespoir, il apprit à faire des chaussures et il en fit. »

Au fond, Robert Walser, comme Kafka, rêve d’un paradis pour lui inaccessible : l’adaptation sociale.  Il souffre d’un défaut irréversible de socialisation compensé   par un humour  et une ironie souvent irrésistibles – à l’égard de soi comme des autres. 

Extrait :

« Un matin, l’envie me venant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittait le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. Dans l’escalier, je fus croisé par une femme qui avait l’air d’une Espagnole, d’une Péruvienne ou d’une Créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée (…)

Je n’avais pas fait vingt pas sur une large place pleine de monde que le professeur Meili, compétence de premier ordre, me rencontrait doucement.

C’était comme l’autorité inébranlable que s’avançait monsieur Meili, grave, solennel, souverain. À la main il tenait une canne inflexible, scientifique, qui m’inspira terreur, vénération et respect. Le nez de M.Meili était aquilin ou busqué, dur, tranchant, impérieux, sévère. La bouche était juridiquement serrée et pincée. La démarche de ce célèbre savant faisait songer à une loi d’airain. Dans les yeux austères du Professeur Meili, dissimulés derrière des sourcils touffus, fulguraient l’histoire universelle et le reflet d’actions héroïques depuis longtemps passées. Cependant, au total, le professeur Meili se comportait de façon fort clémente, comme si quelqu’un qui n’avait nul besoin de manifester quelle somme de pouvoir et de poids il personnifiait. Pensant pouvoir me dire que ceux qui s’abstiennent de sourires avenants sont après tout  honnêtes et  digne de confiance, je le trouvai sympathique en dépit de tout ce qu’il avait d’implacable. Car enfin l’on sait bien qu’il existe des gens capables de dissimuler à la perfection leurs forfaits derrière un comportement engageant et séduisant (…) »

 

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