Contre-Regards

par Michel SANTO

Serais-je un « zombie-catho » selon Emmanuel Todd ?

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La sortie de « Qui est Charlie ? », d’Emmanuel Todd, a provoqué une violente polémique dans les médias. Le premier ministre Manuel Valls, lui même, s’est cru obligé d’y participer en se fendant d’une tribune dans « le Monde » pour condamner le livre et son auteur. Maintenant que le reflux se précise, et après « décantation », si je puis dire, quels sont les thèses de cet auteur qui font encore tant scandale. Le mieux pour les connaître est de lire, et de le lire dans une interview donnée à « l’Humanité » où il expose sa pensée sur les manifestations du 11 janvier d’une façon aussi claire que concise:

On m’oppose que tous ces gens étaient dans la rue pour défendre la liberté, l’égalité, la fraternité. Mais, dans mon livre, j’écris clairement que le 11 janvier, toutes sortes de manifestants étaient là un peu par hasard, sans savoir vraiment pourquoi, émus par l’horreur de la tuerie du 7 janvier. La méthodologie statistique que j’utilise laisse tout à fait sa part à la liberté humaine. Les gens qui ont défilé dans les rues de Paris sur la base d’une émotion simple et saine peuvent se dire au pire que l’auteur de ce livre se trompe. Mais la fureur que j’entends autour de moi provient sans doute plutôt des autres, c’est-à-dire des gens qui ont été identifiés comme étant là pour de moins bonnes raisons…Mon livre a un rôle de dévoilement d’une réalité qui était cachée aux acteurs. C’est ce que je rappelle dans mon introduction en citant Marx, la fausse conscience, Durkheim, Max Weber… C’est un livre wébérien dans le sens où l’on doit révéler aux acteurs les motivations profondes de leurs actes, et je le fais avec des méthodes scientifiques banales. Avec le concept de « catholicisme zombie », je m’appuie sur une notion élaborée dans un autre livre, « le Mystère français » (1), écrit avec Hervé Le Bras. Nous avions constaté empiriquement, dans l’analyse des performances éducatives et des taux de chômage, la permanence de deux France (une laïque, républicaine, traditionnelle et une France catholique récemment passée à un autre type de laïcité). La culture actuellement dominante au Parti socialiste, avec sa bonne conscience, sort de la France catholique périphérique, jusqu’à très récemment de droite, autoritaire et inégalitaire. Elle a produit ce néo-républicanisme qui promeut une politique économique (dont l’euro) menant à des mécanismes d’exclusion, et qui conduisent eux-mêmes au développement de la xénophobie, arabophobie, puis islamophobie, puis antisémitisme. Les fondements culturels du néo-républicanisme socialiste sont ici dévoilés: c’est vraisemblablement ce qui produit un effet de fureur chez certains des individus concernés.

J’ai déjà eu l’occasion, dans un billet du 22 janvier , de relever tout ce que ce slogan: « JeSuisCharlie » contenait d’ambiguïté et masquait, notamment les faibles réactions à l’attentat de l’hyper casher et l’antisémitisme des auteurs de ce massacre. J’ai pu observer aussi l’absence  de jeunes « beurs » dans les cortèges ou la faible participation du monde ouvrier. J’ai déploré enfin l’espèce d’intimidation au blasphème à quoi se résumait dans beaucoup trop d’esprits la défense de Charlie Hebdo, comme si taper sur une religion minoritaire, celle des faibles, était désormais une obligation, plus qu’un droit… Mais doit-on pour autant circonscrire ce mouvement qui a mis des centaines de milliers de personnes dans les rues de France a un théâtre d’ombres dont les troupes seraient composées d’un mélange de « laïcistes », tendance petit père Combes, de « zombies cathos« , ce qui reste une fois que la religion dominante a quitté la scène, et d’européistes aveuglés par l’euro? Doit-on considérer encore, si l’on suit cet auteur, que défendre la République et la liberté d’expression, les valeurs « zombiennes » de tolérance et de pardon, et le droit à l’existence d’une religion minoritaire et au devoir de mémoire, comme des  prétextes à l’ouverture de la chasse au bouc-émissaire des temps nouveaux que serait le jeune de banlieue tombé dans le djihadisme?…  Absurde, évidemment! L’antisémitisme d’origine musulmane n’est pas que la conséquence de l’islamophobie régnante dont les populations immigrées seraient les victimes. De même que l’islamisme militant ne saurait se réduire à une révolte contre l‘injustice sociale infligée aux musulmans de France et à la défense d’une minorité «faible et stigmatisée». Autrement dit, la dérive religieuse et fondamentaliste de l’islam doit être examinée pour elle-même et on ne peut pas confondre les djihadistes en lutte contre les représentations de Mahomet en France avec de simples «opprimés» en révolte contre de faux républicains xénophobes. Et si demain il me fallait redescendre dans la rue et marcher contre le fanatisme et le crime, pour l’intégration de l’islam dans la République et lutter contre les inégalités dont pâtissent les jeunes marginalisés, je le referais.

Quant à la culture dominante au sein du PS, il n’était pas nécessaire d’argumenter à partir de cartes et de tableaux compliqués établis en fonction de « structures familiales » pour constater, il est vrai, que ses cercles dirigeants, comme nombre de ses électeurs, proviennent d’anciennes régions « chrétiennes », ou le sont de tradition familiale – de François Mitterand à Jacques Delors, en passant par Rocard et Martine Aubry, Jospin et tant d’autres… Je ne contesterai pas non plus que le PS soit devenu le parti des classes moyennes supérieures urbanisées, comme je concède  qu’on puisse l’apparenter à une sorte de « démocratie chrétienne » de gauche et le qualifier de pro-européen. Et alors! Faut-il en conclure qu’il serait, pour ces raisons, à l’origine de la grande orchestration du 11 janvier et de la désignation d’un nouvel bouc-émissaire dans la figure du jeune de banlieue et des musulmans en général? Que François Hollande serait la figure emblématique d’un « pétainisme »  – sans doute en référence à la collaboration de ce régime avec l’Allemagne nazie – honteux? Inutilement insultant et tout aussi absurde!

Cela dit, malgré tout, la sortie de ce livre ne justifiait pas cette déferlante de critiques outrancières envers son auteur. Il méritait et mérite qu’on en discute. D’ailleurs, ne le termine-t-il pas, si j’en crois le Monde par le catalogue d’un pur catéchisme républicain?…

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Commentaires (3)

  • raynal

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    Beaucoup de salive et d’énergie perdues dans ce débat, me semble t’il….Il etait clair que cette merveilleuse unanimité d’après le 11 janvier etait basée sur un certain nombre de motivations contradictoires,quelle etait pour un bonne part d’origine traumatique et demanderait a être analysée de manière plus fine après que sa dimension émotionnelle se soirt atténuée….Comme nous en avons l’habitude nous en avons fait une vache sacrée, un symbole gravé dans le marbre d’unité nationale, rejoignant dans notre panthéon de reliques laiques sanctifiées, pourquoi pas, la révolution, la libération ou le titre de champion du monde 98…. Comme toujours dans ce genre de construction idéologique, toute voix discordante est perçue comme blasphématoire, et c’est ainsi que, au nom de la liberté d’expression, on en arrive a interdire de fait une autre expression que celle qui doit officiellement prévaloir….Cela devait arriver, ça arrive….La France sera toujours la France….Todd n’a que le tort de vouloir dépasser ce que cette affaire comportait de pulsionnel pour acceder a une analyse rationnelle du phénomène, il fait son travail d’intellectuel et cette levée de boucliers est aussi sotte que dérisoire….

    Reply

  • Pélissier

    |

    Bonjour Michel,
    Nous nous sommes déjà entretenus à propos du débat concernant la polémique « Todd » et je retrouve ici sous ta plume, une appréciation très pertinente et très mesurée des thèses toddiennes en ce qui concerne l’interprétation du 11 janvier.
    J’ai moi-même une grande estime pour les travaux de Todd en général, même si certaines de ses conclusions n’ont pas la rigueur scientifique de ses analyses. (Outre le débat qui nous occupe aujourd’hui je pense aussi aux conclusions qui l’amènent à revenir sur l’Euro, qu’il critique a juste titre mais dont il devrait dans la logique de ce qu’il en dit, militer pour plus d’euro et non pour moins, pour plus d’Europe et non pour moins … Mais là n’est pas ce qui nous retient aujourd’hui …)
    En ce qui concernent les conclusions que tire Emmanuel Todd, du rassemblement du 11 janvier, elles ont un peu été à géométrie variable selon les interlocuteurs qu’il a eu à affronter. La dernière confrontation à ma connaissance est celle de l’émission de Taddei, que nous sommes nombreux à avoir vu et apprécié vendredi dernier. Dans cette confrontation au demeurant très courtoise et ouverte, Todd s’est lui même révélé plus ouvert qu’il ne l’avait paru jusque là, (si j’en crois mon interprétation, certes subjective des faits).
    Pour autant et comme toi, Michel, je n’ai pas vu de lien entre la réactivité très spontanés d’un nombre significatif de citoyens des la soirée du 7 janvier dans quasiment toutes les grandes places publiques de France et dans quelques unes d’Europe et du monde.
    Cette spontanéité a nourri la très grande manifestation du 11 janvier de façon incontestablement plus large que ce à quoi a souhaité la réduire Todd. Connaissant bien Toulouse, je sais par exemple que 140 000 personnes (y compris en rapportant ce chiffre à toute l’agglomération) rassemblent à l’évidence plus que les catégories CSP et plus que cathos-zombies. Je puis témoigner très directement (car je fais confiance à mes amis de là-bas et à ma famille) qu’étaient dans le grand cortège, sur les boulevards et au carrefour Jean-Jaurès, des jeunes d’origine maghrébine en nombre considérable, sans doute musulmans pour la grande majorité mais ayant bien compris ce qu’avait de protecteur la laïcité (y compris dans le droit au blasphème, entendu comme le droit à critiquer ce que l’on pense sacré).
    Certes des minorités dans les quartiers de nos grandes villes ont très tôt revendiqué le « Je ne suis pas Charlie » mais si l’on veut en savoir Davantage, terminons le travail de Todd et comptons si cela est possible, les musulmans intégrés à la République et à ses lois, et ceux qui ne le sont pas… Je postule quant à moi que les boutefeux qui ont amplifié la polémique en faisant dire a Todd plus qu’il ne voulait, seraient alors très déçus.
    Je déplore pour ma part des choses qui ne sont (me semble-t-il) que très vraies dans l’analyse de Todd, ces références aux dérives socialistes qui ont tiré une laïcité claire mais saine, vers la confusion et l’abandon d’un précieux terrain à un communautarisme qui avance masqué (sans jeu de mots) dans l’espace public … à l’instar de grandes démocraties occidentales qui n’ont pour autant pas moins de problèmes d’intégration que nous.
    Je ne voudrais pas que cette dérive ne soit que le signe de penchants électoralistes, tant elles respirent une sorte de démission et de lâcheté envers des lobbies puissants et terriblement actifs.
    Voilà, Michel, ce qui me vient à la lecture de tes lignes et qui complète notre discussion.
    Longue vie à ton blog.
    Pierre Pélissier.

    Reply

    • Michel Santo

      Michel Santo

      |

      Merci pour ton long, bel et argumenté commentaire Pierre. Sur le fond, nous nous rejoignons, dans la suite logique de discussions sur ce même sujet sur d’autres supports …

      Reply

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