Contre-Regards

par Michel SANTO

A la Maison du Banquet de Lagrasse, « Lazare, mon amour » |Contre-Regard.com

maisondubanquet


Il faisait bon l’autre soir à Lagrasse à l’ombre des vieilles pierres, il faisait doux, on était bien. Gwenaëlle Aubry et Léopoldine Hummel belles, droites, hiératiques, évoquaient pour nous la grande Sylvia Plath. Bastien Lallemand a la guitare ainsi que Maeva Le Berre au violoncelle ajoutaient encore a la magie des mots de ce texte superbe de Gwenaëlle «Lazare, mon amour».

Sylvia Plath, donc, morte à trente ans pour avoir trop voulu vivre. La tête dans un four après avoir allumé le gaz, morte par excès de vie, ainsi que l’écrit Gwenaëlle «Car Plath a été violemment, excessivement vivante, elle a tout embrassé de la vie, mort incluse» Et la création poétique naît de cela, de ce point d’ajustement entre l’écriture et la vie, de cette sensation d’excès de la vie sur elle-même que la vie ne suffit pas à combler.

«Plath a été littéralement une sur vivante…Pas celle qui revient d’entre les morts mais celle qui a vécu excessivement». En surplomb d’elle-même, ajouterais je, à si haute altitude que le vertige guette a chaque instant et peut vous mettre a bas.

Ils sont ainsi quelques uns, quelques unes, qui, ayant entr’ouvert un instant la porte sur l’indicible en gardent ensuite toujours le souvenir aux yeux, les paupières brûlées par les lumières interdites. Ceux là ont essayé de vivre au dessus de nos limitations et de nos moyens humains. En général, on n’en réchappe pas, la folie ou la mort sont au bout de la quête mais, défricheurs audacieux, alpinistes à cœur nu de pics inexpugnables, ils ramènent parmi nous, tels les explorateurs lunaires, quelques fragments d’inconnaissable, quelques pépites de surhumanité, quelques bribes d’inouï. Quelques raisons de croire et d’espérer que nous sommes beaucoup plus que ce que nous nous contentons d’être, tels que ce monde nous fait : consommant et consommés par le dérisoire et le néant.

Être ainsi irrésistiblement saisie, fascinée par l’incandescence de la poésie et être femme désireuse d’absolu mais aussi de têtes blondes, d’enfants… écartèlement entre des aspirations apparemment si contradictoires… «American dream, toute la cohorte des mères épouses exemplaires, de douces amères résignées, emmurées dans leur cuisine cimetière, suicidées d’un suicide licite et même encouragé, ensevelis vivantes dans la terre sainte de la société convenable» … «Il faut que je revienne dans le monde de l’esprit créatif, sinon dans celui des gâteaux et du jarret de bœuf, je meurs » écrira t’elle. Et ce besoin de reconnaissance, d’amour «  Si vous ne n’aimez pas, aimez ce que j’écris, et, au moins, aimez moi pour ce que j’écris».

Et puis l’homme, Ted Hugues ! «Le seul homme a être aussi grand que ses poèmes, des tronçons de mots massifs et dynamiques, ses poèmes forts et tonitruants qui sont comme le grand vent soufflant dans les poutrelles d’acier.»

Alors, bien sur, effacement, humilité… Et reproduction. La mère tapait les manuscrits de son père, entomologiste et chercheur renommé. Elle, elle tape les poèmes de Ted Hugues, son mari, son maître, son mentor… Qui lui donne et concède des thèmes de poèmes (pour qu’elle puisse s’amuser sans doute)… Les marmottes, les fleurs… Ceci, cela … «Trop général ce que tu écris Sylvia, trop général…». Comment trouver sa propre frappe, cesser d’écrire sous la dictée ? C’est ainsi que l’on assassine les poètes sous les coups redoublés du dédain et de l’indifférence.

Mais elle survit, il s’en va, la quitte pour une autre, qui se suicidera, elle aussi, quelques années plus tard…Tiens… Elle est seule avec ses deux enfants Frieda et Nicholas qui se suicidera a 49 ans… Que de morts autour de tout cela, que de morts… Mais elle a enfin trouvé son lieu à elle, elle écrit le matin à l’aube, avant le réveil des enfants, elle écrit ‘’Ariel’’, son chef d’œuvre, elle a trouvé son souffle et sa puissance, elle a trouvé sa propre frappe a elle, a elle seule, et ça caracole, ça s’emballe, ça cogne, elle habite enfin seule sa planète poésie, elle a trouvé sa chambre ardente.

On ne sait jamais à qui ou a quoi on survit, à ceux que l’on a perdu, à l’enfant que l’on a été, aux possibles qu’on ne s’est pas choisis, mais le pire absolu ce serait sans doute de vivre sans écrire et c’est peut être ça la vie sans avoir vécu

Quelques années plus tôt, Ted et elle avait recueilli un oiseau blessé et l’avaient installé dans une boite en carton, ils l’avaient nourri, soigné dorloté, mais en vain. L’oiseau souffrant, battant désespérément de ses ailes brisées n’en finissait plus d’agoniser ; alors, Ted, après avoir hermétiquement fermé la boite, y avait introduit le tuyau de la cuisinière.

Comme ils avaient pleuré la mort de l’oiseau ! Mais voilà que cet oiseau repalpite en elle, vengeur, tyrannique, affairé. Elle lui donne un nom «l’oiseau de panique», mais il niche, il s’agrippe, il la veut bec et ongles.

                       «Je suis cette demeure hantée par un cri… La nuit ça claque des ailes…»

C’est tellement dur d’être un oiseau sans en avoir les ailes. Alors le 11 février 1963, a l’aube, a son tour, elle a gazé l’oiseau.

En quittant Lagrasse, l’autre soir, il nous semblait qu’il y avait une étoile qui brillait un peu plus que les autres dans la nuit, une étoile qu’on avait oubliée… Les nuits d’été sont pleines de ces étoiles là… Mais, pour qui sait regarder, ce sont seulement les poètes qui ont enfin trouvé leur place, leur chambre à eux dans l’espace illimité… Cette étoile là, elle ressemblait à Sylvia.


Tout au bord (poème ultime)

 

La femme s’est accomplie

son corps mort

 

porte le sourire de l’accomplissement

l’illusion d’une obligation grecque

coule dans les rouleaux de sa toge

 

Ses nus

pieds semblent vouloir dire:

Nous sommes arrivés si loin, tout est fini.

 

Chaque enfant mort est enroulé, un serpent blanc,

Près de chacun une cruche de lait

maintenant vide.

 

Elle les a repliés contre son corps

comme les pétales

d’une rose refermée quand le jardin

se fige et que les parfums saignent

des douces, profondes, gorges de la fleur de la nuit.

 

La lune n’a pas à s’en désoler,

fixant le tout de sa cagoule d’os.

Elle a tant l’habitude de cela.

Sa noirceur crépite et se traîne.

 

Hommage de Ted Hughes

 

L’oiseau

Sous son dôme de verre, derrière ses yeux,

Ton Oiseau de Panique n’était pas empaillé. Il paraissait en quête

De quelque chose, tu ne savais pas quoi. Je le devinais

Dérouté par le verre, ce mur invisible.

Un gecko de zoo collé contre le néant,

Avec toute la vie battant dans sa gorge,

Comme s’il se tenait sur l’éther….

Tu m’as tout raconté

Sauf le conte de fées. Pas à pas

Je suis descendu dans le sommeil

Dont tu essayais de te réveiller.

[…]

Ted Hughes, Birthday Letters, traduction de Sylvie Doizelet, Gallimard, 2002, p. 90.


Poèmes choisis dans Esprits Nomades, un site remarquable (ici)

 

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Commentaires (4)

  • Leopoldine HH

    |

    Une soirée sublime comme sur un bateau
    Merci de l’évoquer!
    Leopoldine

    Reply

    • raynal

      raynal

      |

      Oui, un grand moment de bonheur partagé

      Reply

  • Elle

    |

    Les liens s’ouvrent dans un nouvel onglet et la rubrique rechercher y est : mais ce blog est parfait !

    Reply

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