Chronique du comté de Narbonne.

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Le Comté est dans la plus grande confusion politique, mon oncle ! Ce disant, je ne force pas le trait pour le seul plaisir d’en tirer le profit esthétique de ces lettres ou pour celui de conforter ton jugement sur les maîtres de ces lieux en particulier et de l’humanité en général. Fais moi la grâce de ne point vouloir flatter ton esprit au préjudice de la vérité, certes toujours relative ; mais, en l’occurrence entée sur des faits d’une incontestable réalité. Et si je goûte le léger scepticisme d’un Montaigne, comme tu me l’appris lors de savantes et affectueuses veillées estivales dans ton accueillant manoir, je n’irai pas jusqu’à nier le témoignage ordinaire des sens et des forces de la raison pour y parvenir ; même si l’absurde et constante folie des hommes m’entraîne plus souvent que je ne le souhaiterais à pyrrhoniser.

Pour te donner une idée du chambardement produit par la déclaration de guerre du Petit Prince de Gruissan au Comte de Labatout, à sa favorite désignée pour lui succéder à la Cour du Roi et à l’ensemble des seigneurs du parti de la rose en terres narbonnaises, il suffit que je te rapporte ici les propos tenus, et rapportés par les gazettes locales, il y a environ une décade, par le sieur Alain de Pareo.

Dans ma première lettre, je te  rapportais que cet ancien économe du palais avait été répudié par son maître et tentait d’oublier sa déconvenue dans les nuages tabagiques de l’étrange tribu de fumeurs de Havane présidée par l’ancien gouverneur du Roi, le sieur de la Brindille. Une sérieuse compagnie, de vêture et de statut, où ripaillent, fument et ragotent notaires, bâtisseurs de maisons, gens de robes, marchands de carosses, meuniers et taverniers représentant l’ensemble de la constellation politique et petite bourgeoise du Comté; mais qu’unissent  un goût et un intérêt certains pour les jeux de pouvoirs et les conflits d’influence. Je pensais donc, qu’envoyé dans un placard, somme toute bien douillet du Grand Comté, si j’en crois ce bavard amateur de cigares, toujours bien intentionné envers ses semblables, rencontré l’autre jour; je pensais donc, disais-je, que notre homme, en attendant des jours meilleurs, apprécierait de savourer quelques temps la narcissique compagnie de cette vénérable et grassouillette tribu. Eh bien, non ! Ne vient-il pas de déclarer aux gazettes locales son soutien à cet ambitieux Bodorniou, Prince de Gruissan, pressé, lui, de s’asseoir dans le moelleux fauteuil du Parlement du Roi réservé, par Madame Bobrie de Lille, à la Marquise de Fabre ! Admire cette saillie, mon oncle, sa féroce hypocrisie, les confusions qu’on feint d’y faire et les fausses justifications qu’on y fournit : « Je ne veux surtout pas nuire à sa stratégie, à la campagne qu’il met en place, en générant du désordre, mais il est clair que Bodorniou a plus que mon soutien ». Un vrai coup de poignard  dans le dos de Labatout ! à qui pourtant il doit tant et tout : les honneurs, sa solde et son statut. Si le temps n’est malheureusement plus, mon oncle, où les obligations de décence, de loyauté et de réserve présidaient à la tenue de lourdes charges administratives à la Cour ou au Comté , il est tout aussi vrai cependant que  le Duc de Lamonyais n’aurait jamais permis de son maître du palais Lemaillet, qui avait, lui, le souci de l’autonomie des  » ordres « , qu’il portât une atteinte aussi grave à son autorité et à son honneur ; la sanction eût été immédiate et sans appel. Ainsi, vois tu, le Comte ne gouverne pas, ses intendants combinent, ses anciens amis conspirent et ses alliés, en alarmes, doutent. Et, de surcroît, si Dieu, qui gouverne l’univers, a donné à de certains hommes plus de lumières, à d’autres plus de puissance, comme semble le penser ton vieil ami Montesquieu, son rayonnement n’a toujours pas atteint le Comté de Narbonne ; pour le plus grand profit de celui venu porter le désordre dans l’armée de ses anciens amis du parti de la « rose ». Des feux de joie illuminent ce soir la tour de Barberousse , mon oncle! Demain, ce seront peut-être des bûchers…

J’ai à portée de plume cet ouvrage de ce génial jésuite de Gracian, qui enseignait aux rois l’art de conduire les hommes : « L’homme de cour ». Voici ce qu’il nous dit, et qui vaut pour tous les temps (page 85) : « Que toutes tes actions soient, sinon d’un roi, du moins dignes d’un roi, à proportion de ton état : c’est-à- dire procède royalement, autant que ta fortune te le peut permettre…»

Je t’en ferai porter un exemplaire par la prochaine diligence. Tu en admireras le style comme l’esprit. Un chef d’œuvre !

Ton fidèle et dévoué neveu.

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