Contre-Regards

par Michel SANTO

Réflexion sur l’écrivain et sa mère (à partir du « livre de ma mère » d’Albert Cohen)

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« Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte »

C’est la première page du chef d’œuvre d’Albert Cohen que je viens de relire, et c’est les yeux encore rouges et la gorge nouée que j’écris ces quelques lignes.

Albert Cohen, ses phrases, si belles, si longues, si larges et lourdes d’infini qu’on s’y roulerait dedans comme dans une eau bienheureuse. Il nous le dit et il en pleure : « Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles » Chant d’amour infini, ode à la mère, à toutes les mères mortes, ode à toutes celles que nous n’avons pas su ou pu aimer en retour comme nous l’aurions du, élégie de l’éternel regret lorsqu’il est trop tard.

« Fini, fini, plus de maman, jamais, nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans ta terre, moi dans ma chambre… Moi, un peu mort parmi les vivants, toi un peu vivante parmi les morts » Mais aussi hommage à l’unique, la quotidienne, l’incomparable…

« Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, mères de toute la terre, nos dames les mères, je vous salue, vieilles chéries, je vous salue, mères pleines de grâce, saintes sentinelles qui jamais ne nous trahirez, pardonnez toujours, pensez a nous jusque dans votre sommeil, qui ne nous aimez pas moins si nous sommes ratés, avilis, faibles ou lâches, mères qui parfois me faites croire en Dieu »

« Le livre de ma mère » Le plus beau, sans doute, avec « La promesse de l’aube » de Romain Gary , qu’un écrivain (et ils furent très nombreux) ait écrit sur sa mère.

La mère… Cette icône hautement littéraire et romanesque a depuis toujours inspiré les créateurs.

Que ce soit pour rendre un vibrant et déchirant hommage (comme ici avec Cohen), ou bien à contrario, régler quelques vieux comptes, qu’elle soit chérie, sanctifiée ou honnie, trop présente ou trop absente, mère poule ou mère indigne, mère courage ou mère abusive, la mère omniprésente est souvent le personnage central de celui ou celle qui allait devenir un écrivain, lequel allait ainsi nourrir son œuvre de cet indissoluble lien.

Depuis toujours, en effet, les écrivains ont traduit, raconté, chanté, exalté leur relation (ou leur non relation) avec celle qui leur a donné le jour, et ce, en puisant dans le vif de l’enfance. L’écriture et la mère ont partie liée. Source d’amour ou d’ambigüité, la mère est aussi quelquefois le monstre, la gorgone aux dimensions mythiques dont le regard pétrifie et qui dévore ses enfants. Elle peut donc être a la fois, source de création, mais aussi, force étouffante, annihilante et destructrice.

Chaque auteur est un peu la mère de son livre puisqu’il le porte en lui d’abord avant de le donner au monde ensuite et ceci le plus souvent dans la douleur (Montaigne parlait de ses livres comme de ses propres enfants).

Evoquer sa mère c’est faire surgir en nous l’enfant qui était resté tapi au-delà de nos vicissitudes et c’est aussi évoquer l’inexistence, cette angoisse de la page blanche avant la chute matricielle, la séparation originelle, la « matéria prima » dont il va se nourrir pour traduire et combler le vide existentiel d’avant le processus de création. L’écrivain, dans cette éternelle solitude du créateur a toujours retrouvé sa génitrice dans le reflet du miroir qu’il se tendait à lui-même. Cela est peut être aussi un des sens cachés de l’écriture qu’il nous appartient de redécouvrir. Rechercher et coucher dans ses MOTS la cause de tous ses MAUX et, partant, tenter de cautériser cette première blessure dont nous portons tous, notre vie durant, les ineffaçables stigmates.

Cette mère admirable, sainte et sublime à l’amour surhumain qui grandit, qui sauve et qui soutient au delà de la mort, c’est aussi celle de Romain Gary que l’on retrouve dans les pages sublimes de la « Promesse de l’aube », celle, écrivait-il, « qui avait des yeux ou il faisait si bon vivre que je ne sais plus ou aller depuis » C’est lui, Romain, ce magicien du verbe, ce musicien de l’âme qui nous le dit.

« Il n’est pas bon d’être aimé autant, si jeune, si tôt ; avec l’amour maternel la vie nous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais ».

Et c’est sans doute vrai. Si nous avons été trop aimés dans l’enfance, nous courons après ce trop toute notre vie. Si, à l’inverse, nous avons été trop peu ou trop mal aimés, nous courons de même après ce trop peu ou trop mal toute notre existence. Et, sur tout cela, sur ces blessures, ces meurtrissures, ces cassures, le poète, l’écrivain, déchiré autant que nous le sommes, en humble artisan de l’ineffable ou de l’indicible, orne, pare et pose les mots. Ces mots qui essaient de dire l’impossibilité de dire.

Le meilleur de nous-mêmes fait le reste… Et le silence.


Illustration: Liberali Bonfanti, dit de Verone car originaire de cette ville. Etabli à Sienne à partir de 1466, il évoluera du gothique tardif vers un style plus avancé. La Vierge à l’enfant d’Altenbourg est représentative de sa première période. Encore iconique, elle rompt avec le hiératisme pour une préciosité d’expression et une grande finesse. (Vous pouvez agrandir l’image en cliquant dessus)

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