𝐋𝐞𝐬 𝐔𝐤𝐫𝐚𝐢𝐧𝐢𝐞𝐧𝐬 𝐃𝐢𝐬𝐜𝐫𝐞𝐭𝐬 𝐝𝐞 𝐥’𝐀𝐮𝐛𝐞𝐫𝐠𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐉𝐚𝐜𝐨𝐛𝐢𝐧𝐬.

Déjeuner à l’Auberge des Jacobins. Nous y avons nos habitudes. Vanessa est à l’accueil. André est en cuisine. Ils sont jeunes. Ils sont sympathiques. La cuisine est simple. Les prix sont justes. Il faut réserver. Les deux salles étaient bondées.

À la table voisine, deux femmes et un homme. L’accent était slave. J’ai attrapé Vanessa.

« Qui sont-ils ? » Elle a balayé la table. « Ukrainiens. Ils viennent de la Costa Brava. J’en reçois souvent. À Lloret del Mar, ils sont plus de 2 000. »

Je n’ai rien dit. Des Ukrainiens de Catalogne. Ils séjournaient dans notre petite ville. Ce n’était pas pour les fééries de Noël.

Je suis rentré. J’ai cherché.

Sur la Costa Brava, on les croise sans les voir. Ils sont dans les hôtels. Ils sont dans les restaurants. La femme prépare la salle au petit matin. L’homme repeint les volets. La jeune mère sert au bar. Elle parle catalan. L’accent est resté dans sa gorge.

Le profil est toujours le même. Des femmes surtout. Elles ont des diplômes. Elles sont parties. Les hommes sont restés là-bas. Mères. Anciennes enseignantes. Infirmières. Ingénieures. Elles prennent des emplois modestes. Elles travaillent droit. La rigueur est là. On la salue sans la comprendre. Il y a une urgence dans leurs gestes. C’est un fil tendu entre la vie ici et celle laissée derrière.

Les hommes travaillent dans le bâtiment. Maintenance. Mécanique. Métiers rudes. Horaires longs. Ils avancent. Ils tiennent. Ils ont laissé une guerre derrière leurs yeux.

Ce qui frappe, c’est la discrétion. Ils ne se montrent pas. Ils ne demandent rien. Ils parlent bas. Ils rient peu. Comme nos voisins de table. Ils ont l’élégance des gens qui savent que la vie peut se renverser en un jour. Ils s’intègrent vite. Sans bruit. Les enfants à l’école. Les femmes au travail. Les hommes sur les chantiers. Tout, pourtant, reste suspendu.

On croit connaître la Costa Brava : mer turquoise, clubs, vie facile. On ne voit pas l’autre versant. Celui qui nourrit la carte postale. Cette migration est invisible. Elle est humble. Elle est travailleuse. Elle est essentielle.

Ils venaient « de la Costa Brava », disait Vanessa. Non comme des touristes. Mais comme des habitants d’un monde parallèle. Un monde où l’on travaille pour tenir. Un monde sans bruit.

Un monde que nous ne regardons pas assez.

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