Contre-Regards

par Michel SANTO

𝐂𝐚𝐫 𝐣’𝐞𝐱𝐢𝐬𝐭𝐞.

Dans le Livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa écrit :

« Savoir, c’est tuer, en bonheur comme en tout. »

Cette pensée m’a souvent traversé l’esprit sans que je sache la formuler aussi clairement.

Aujourd’hui, pourtant, quelque chose en moi lui résiste.

Je sais qu’elle est morte.

Je sais que notre vie ensemble est derrière nous.

Les moments heureux et malheureux aussi.

Mais le savoir ne tue rien.

Car j’existe.

𝐂𝐡𝐞𝐳 𝐋𝐚𝐮𝐫𝐞𝐧𝐭.

À table.

Sur le mur,
ses dernières lunettes,
monture fuchsia vif,
posées sur la tranche d’un petit tableau.

𝐋𝐚 𝐩𝐚𝐫𝐭 𝐝’𝐨𝐦𝐛𝐫𝐞.

Chaque seconde apporte son lot de nouvelles. D’images. D’analyses. De commentaires. Puis de commentaires sur les commentaires.

Rien n’arrive seul.

Walter Benjamin observait déjà que les événements nous parvenaient saturés d’explications. Il écrivait cela à une époque où l’information voyageait encore à la vitesse du papier.

Aujourd’hui, le phénomène est devenu total.

Avant même qu’un fait ne nous atteigne, son mode d’emploi l’accompagne. On nous dit ce qu’il faut comprendre, penser, craindre ou espérer. Le mystère est évacué avant même d’avoir eu le temps d’apparaître.

Peut-être est-ce pour cela que les histoires remarquables se font rares.

Non parce qu’il ne se passe plus rien. Mais parce que tout est aussitôt recouvert.

J’aime les textes de Benjamin pour la raison inverse. Une rue. Une fenêtre. Un objet oublié. Un visage aperçu. Rien n’est expliqué jusqu’au bout. Quelque chose demeure.

Une part d’ombre.

C’est souvent elle qui nous accompagne le plus longtemps.

Illustration : Vilhelm Hammershøi
Dinamarca, 1914

𝐋’𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞 𝐝𝐮 𝐦𝐚𝐭𝐢𝐧.

Vêtements de maçon. Chaussures de sécurité.
Il attend. Une cigarette. Quelques pas.
Sur le banc, un sac en plastique jaune. Son casse-croûte. Hier, c’était une glacière.

𝐋𝐞s 𝐫𝐞𝐬𝐭𝐞 𝐝𝐮 𝐣𝐨𝐮𝐫.

Je ne sais pas
ce que mon regard, ce soir,
va choisir.

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