Contre-Regards

par Michel SANTO

Ce que les médias empruntent aux arts divinatoires.

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Ce texte publié dans « La Plume d’Aliocha » :

C’est en lisant le dernier article d’Elisabeth Levy [1]que l’idée m’est venue. On peut être de son avis ou pas, il est certain qu’elle a un fond de culture et une solidité de raisonnement qui rendent son lecteur intelligent, même et peut-être surtout quand il n’est pas d’accord. Un argument bien amené, une référence originale, une tournure de style, et voilà que l’esprit s’enflamme et s’évade souvent très loin de la source de son embrasement. Il se trouve que dans cet article, Elisabeth Levy traite de bien-pensance et s’émeut que réactionnaires et progressistes se renvoient l’insulte, au plus grand détriment de la vérité.

Des tombereaux d’opinion

J’ai songé alors qu’une partie du problème qu’elle dénonçait à propos des opinions et de la vérité était sans doute affaire de volume et de proportion. Car de l’opinion, depuis quelques années, on nous en déverse des tombereaux. Entre les éditorialistes, les blogs, twitter, les sondages, Facebook, les microtrottoires, la téléréalité, c’est fou ce que l’occidental moderne produit comme opinion. Au point que certains ont même eu l’audace de proposer pour quelques euros un quotidien papier titré « L’opinion ». Quand j’ai vu cela, j’ai songé que ça ne tiendrait pas une semaine. Songez donc ! Vendre de l’opinion sur du vieux papier qui n’intéresse plus personne alors que la même marchandise est disponible gratuitement en quantité illimitée sur le média chouchou du moment, à savoir Internet. Eh bien si, ça tient. Dans quelles conditions et pour combien de temps, je l’ignore, toujours est-il qu’il y a un public pour consommer quotidiennement sont lot d’opinion payante en plus de toute celle que l’on avale gracieusement.

Comme elle est très demandée, l’opinion  est produite à des quantités industrielles, toujours plus vite, par ceux qui en font profession, comme les éditorialistes, ou les amateurs dans mon genre. Il existe aussi des sociétés qui proposent des analyses très scientifiques de ces opinions, et puis des imitateurs qui, le temps d’un quizz idiot, vous demandent de voter pour ou contre le beau temps en cliquant dans une case, puis vous annoncent en fanfare que 87% des français sont favorables au beau temps. L’opinion ne s’est jamais aussi bien portée !

Le fait, condition de la légitimité de l’opinion

Que pèse au milieu de tout cela le fait, autrement dit la réalité concrète ? Cette chose dont Hannah Arendt nous enseigne dans un texte remarquable qu’elle est la base incontournable de toute opinion, ce qui en conditionne la légitimité. J’ai le droit de penser ce que je veux du fait que l’herbe est verte, le tout étant que je sois correctement informée sur le fait que l’herbe est verte.

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” (H. Arendt).

Hélas, il faut bien se rendre à l’évidence, les faits sont en voie de disparition dans les médias ; le commentaire,  la soi-disant analyse et surtout l’opinion les ont dévoré.

On demande désormais à n’importe qui d’émettre une opinion sur à peu près n’importe quoi en une poignée de seconde. Et pour cause, comme l’actualité et le monde en général vont de plus en plus vite, il est hors de question d’espérer prendre le temps de comprendre. Surtout que ramener des faits coute cher, il faut payer des journalistes pour le faire, alors que l’opinion est gratuite et inépuisable.  C’est ainsi que les plateaux de télévision invitent des experts à donner un avis en une poignée de seconde sur un type d’événement dont ils sont parfois (mais pas toujours) spécialistes, mais qu’ils n’ont pas eu le temps d’étudier au cas particulier. Faute de connaître le dossier, l’exercice qu’on leur demande s’apparente davantage  à de la voyance qu’à une analyse raisonnée. Qu’importe puisque l’objectif consiste précisément à suppléer l’absence de compréhension par la possibilité d’une opinion. « Je pense que » prend insidieusement la place de  » je sais que ». Observé de près, le phénomène n’est pas très différent de la voyante qui retourne les cartes du tarot de Marseille et vous livre d’un air inspiré les visions que suscitent chez elle les figures bariolées et qu’elle analyse dans le sens que vous attendez d’elle.

Transformer la réalité au point de la rendre méconnaissable

Au grand jeu de Madame Soleil, l’éditorialiste bien entendu est roi. Sur papier, à la télévision, sur Internet, aux informations, dans les émissions de divertissement, à la radio, partout l’éditorialiste livre à son public qui n’a pas le temps de s’informer correctement sur ce qu’il se passe un raccourci fabuleux : il explique qu’en penser. Le plus souvent, il n’a lui-même qu’une connaissance très superficielle du sujet qu’il analyse, mais ne s’en émeut guère, il assume d’être un généraliste payé pour donner son avis sous prétexte qu’il passe un peu plus de temps que les autres à observer les choses. Avce le temps d’ailleurs, il cesse de se poser des questions, son avis devient important pour lui comme pour les autres par le seul fait qu’il est son avis. Pour peu qu’il adhère consciemment ou non à une idéologie, il va ajouter une petite originalité à l’opinion : celle-ci sera ordonnancée autour d’une vision du monde dans laquelle chaque fait, brièvement observé, sera retraité de sorte à constituer un nouvel argument à l’appui de la théorie défendue.Contrairement aux autres, l’idéologue ne se contente pas d’ignorer la complexité de la réalité, il est capable de la transformer au point de la rendre méconnaissable.

Merveille des merveilles,  grâce à Internet, chacun désormais peut devenir selon son talent et son envie l’éditorialiste d’une poignée d’individus. Cela donne des résultats fascinants que l’on peut observer tous les jours sur les forums de discussion. Il faut dire que sur fond de méfiance à l’égard des sachants (politiques, journalistes, scientifiques, professionnels divers et variés depuis l’enseignant jusqu’à l’avocat en passant par le médecin) l’intuition, le réflexe premier, l’idée spontanée, le bon sens apparaissent comme l’expression d’une forme d’inconscient collectif doué d’une intelligence nettement supérieure à la science de celui qui sait par étude, expérience, profession. On l’aura compris, c’est le triomphe de la croyance sur la connaissance.

Au-dessus de tout ceci, il y a les grands gourous, ceux qui ont compris qu’exploiter le domaine de l’opinion, de la croyance, de l’avis spontané de tout un chacun pouvait être intéressant, ludique et surtout juteux. Ceux-là font commerce de recueillir votre opinion pour l’analyser et prédire l’avenir, voire le modeler. Ce sont les sondeurs, les publicitaires, les économistes, les  financiers, les politiques…Pour ceux-là, la croyance, l’opinion ont atteint le stade d’évolution (et de perversion) ultime qui les a transformés en faits. Et l’on est pris de vertige à l’idée qu’à la base de ces opinions consolidées et transformées en prédiction très savante, il n’y a jamais qu’une poignée d’individus qui se sont forgé un avis en écoutant des oracles pas mieux renseignés qu’eux.

De fait, que les uns et les autres s’accusent de bien-pensance est ennuyeux mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que tout le monde s’est mis à penser sans plus se soucier des faits.

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Commentaires (1)

  • JEDI

    |

    Cher Michel, Tu mets le doigt sur un des problème qui me fascine le plus dans le monde de la com. Moins je sais plus j’ai d’avis et point n’est besoin d’une quelconque compétence ou initiation minimale. car ceux qui savent réservent le plus souvent la publication de leur compétence a des moments où ils pensent apporter quelque chose à tous. Socrate disait « l’opinion est une état intermédiaire entre l’ignorance et le savoir ». mais la responsabilité des commentateurs devra un jour être mise a jour. La presse ou l’info c’est: 1. l’information, 2. le commentaire puis 3.l’opinion. C’est souvent le commentaire qui fait l’opinion pas l’info brute… Quand aux mages c’est autre chose… ils ne sont pas dans le commentaire mais dans le savoir. Tout ce qu’on peut contester c’est la validité de leur savoir mais pas leur commentaire. Je termine un livre qui s’appelle » le constructeur  » écrit par un de mes anciens prof d’anatomie à la fac c’est un cumul de références scientifiques pour justifier une opinion qui s’appelle le créationnisme ou plutôt l’intelligent design. Qui va s’écarter du commentaire pour revenir à la veritable information *??? a plus

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