Le bien vivre: Aristote ou Epicure?

 

 

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Mes pages.

 

Ce passage surligné ( Kindle ) dans le beau roman d’Irvin YALOM : « Le problème Spinoza »:

                                     

 

Dans les morceaux choisis de l’Éthique à Nicomaque que vous lirez cette semaine, vous verrez qu’Aristote aussi s’intéresse fort au bien vivre. Il est convaincu qu’il ne consiste pas dans le plaisir sensuel, ni dans les honneurs, ni dans la richesse. Qu’est-ce qui doit, selon Aristote, constituer notre but dans la vie ? C’est, dit-il, accomplir notre fonction intérieure unique. Et qu’est-ce qui distingue l’homme, demande van den Enden, des autres formes de vie ? Je vous pose la question. » Aucune réponse immédiate dans la classe. Finalement un élève lance : « Nous avons l’aptitude à rire que n’ont pas les animaux », ce qui déclenche quelques gloussements parmi ses camarades. Un autre : « Nous marchons sur deux jambes. » « Le rire et les jambes–est-ce là ce que nous faisons de mieux ? s’exclame van den Enden. Pareilles réponses idiotes n’élèvent pas le débat. Réfléchissez ! Quel est la fonction majeure qui nous différencie des formes de vie inférieures ? » Il se tourne brusquement vers Bento. « Je vous pose la question à vous, Bento Spinoza. » Sans prendre le temps de réfléchir, Bento répond : « Je crois que c’est notre capacité singulière à raisonner. — Exactement. D’où la conclusion d’Aristote selon laquelle la personne la plus heureuse est celle qui remplit au mieux précisément cette fonction.

 N’est-ce pas, pour un philosophe, se donner le beau rôle ? — Si, Alphonse, et vous n’êtes pas le premier à le penser. Cette observation nous amène donc à Épicure, autre penseur grec important qui est intervenu dans le débat en exprimant des idées radicalement différentes sur l’eudémonisme et la mission du philosophe. Quand vous lirez Épicure d’ici deux semaines vous verrez qu’il parle, lui aussi, du bien vivre mais en employant un tout autre terme. Il est beaucoup question chez lui d’ataraxie, ce qui se traduit par…? » Une fois encore van den Enden place sa main en conque sur son oreille. Alphonse aussitôt lance le mot « quiétude » et très vite d’autres ajoutent « calme », « tranquillité de l’esprit ». « Oui, oui, oui, dit van den Enden, manifestement plus satisfait des résultats de sa classe. Pour Épicure, l’ataraxie est le seul vrai bonheur. Et comment l’atteint-on ? Pas par l’harmonie de l’âme de Platon, ni par la conquête de la raison d’Aristote, mais simplement par l’élimination des soucis et de l’inquiétude. Si Épicure s’adressait à vous en ce moment il vous inciterait à vous simplifier la vie. Voici comment il pourrait vous parler s’il se tenait ici face à vous aujourd’hui. » Van den Enden s’éclaircit la voix et prend un ton familier : « Les garçons, vous avez peu de besoins, ils sont faciles à satisfaire et toute souffrance utile peut être aisément supportée. Ne vous compliquez pas l’existence en vous fixant des objectifs aussi terre à terre que la richesse et les honneurs : ce sont les ennemis de l’ataraxie. Les honneurs, par exemple, sont liés à l’opinion que les autres ont de nous, ils supposent que nous vivions comme les autres le souhaitent. Pour atteindre aux honneurs et les conserver, il nous faut aimer ce que les autres aiment et quel que soit ce qu’ils rejettent, le rejeter. Alors, une vie d’honneurs ? Une vie en politique ? Fuyez cela. Et la richesse ? De même ! Elle est un piège. Plus on possède, plus on veut posséder et plus profonde est la tristesse quand nos désirs restent insatisfaits. Écoutez-moi, les garçons : si c’est le bonheur que vous cherchez, ne vous gâchez pas la vie en vous battant pour ce dont vous n’avez pas vraiment besoin. »

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