Contre-Regards

par Michel SANTO

 » Les vieillards sont amenés à louer le temps passé et à blâmer le présent. « 

« Ce pourquoi il me semble que les vieillards sont dans la même condition que ceux qui, partant du port, ont les yeux fixés sur la terre, et il leur semble que le navire ne bouge pas et que la rive s’en va, alors qu’il en va tout au contraire; car le port, et pareillement le temps et les plaisirs, demeurent en leur état, et nous, fuyant avec la nef de la mortalité, nous nous en allons l’un après l’autre vers cette mer tempétueuse qui engloutit et dévore toute chose, et il ne nous est jamais plus permis de revenir à terre, mais, continuellement battus par des vents contraires, nous finissons par rompre notre vaisseau contre quelque écueil. Parce qu’il n’est donc plus apte à beaucoup de plaisirs, l’esprit du vieil homme ne peut plus les goûter; et de même que tous les vins, encore qu’ils soient bons et délicats, paraissent amers à ceux qui ont la fièvre, à cause de leur goût qui a été gâté par les vapeurs corrompues, de même, chez les vieilles gens, à cause de leur inaptitude, à laquelle pourtant ne manque pas le désir, les plaisirs semblent fades, froids et fort différents de ceux qu’ils se souviennent avoir éprouvés, bien que les plaisirs en soient les mêmes. C’est pourquoi, se sentant en être privés, ils se plaignent et blâment   le temps présent comme mauvais, et ne perçoivent pas que cette mutation procède d’eux et non du temps. Au contraire, faisant revenir en leur mémoire les plaisirs passés, ils se souviennent aussi du temps où ils les ont eus, et pour cette cause ils le louent comme bon, parce qu’il semble qu’il apporte avec lui une odeur de ce qu’ils sentaient en lui quand il était présent.

Car nos pensées effectivement ont en haine toutes les choses qui ont été compagnes de nos déplaisirs, et aiment celles qui ont été compagnes des plaisirs. Au moyen de quoi il advient qu’un amoureux prend parfois grand plaisir à voir une fenêtre, bien qu’elle soit fermée, parce qu’une fois il aura eu la faveur d’y contempler sa maîtresse; pareillement il aura plaisir à voir une bague, une lettre, un jardin, un autre lieu, ou quelque chose que ce soit, qui lui semble avoir été le témoin complice de ses plaisirs. Au contraire, souvent, une chambre bien décorée et belle sera abhorrée par celui qui y aura été emprisonné, ou qui y aura souffert quelque autre déplaisir. J’en ai connu certains qui jamais ne boiraient dans une coupe ressemblant à celle dans laquelle, quand ils étaient malades, ils avaient pris quelque médecine; car, de même que la fenêtre, ou l’anneau, ou la lettre, représente à l’un la douce mémoire qui lui est si agréable, parce qu’il lui semble qu’elle a été autrefois une part de ses, plaisirs, de même il paraît à un autre que la chambre ou la coupe, avec le souvenir, ramène la maladie ou la prison. Je crois que pour cette même raison les vieillards sont amenés à louer le temps passé et à blâmer le présent. »

 

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