Contre-Regards

par Michel SANTO

Une page de littérature : le cadre en costume gris de Giorgio Manganelli

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Celui-là est vraiment routinier. Peu importe l’heure à laquelle vous le voyez, il est toujours vêtu, l’a toujours été, d’un costume gris : il a trois costumes identiques, qu’il porte tour à tour. Il a trois paires de gants foncés, trois paires de chapeaux. Il se réveille à sept heures moins cinq et se lève à sept heures.Trois pendules synchronisées pourvoient à l’exactitude de son réveil, elles sont réglées sur l’heure de Greenwich ; trois autres pendules sont en permanence confiées aux soins d’un unique horloger, conscient de la gravité de sa tâche. A huit heures il est prêt à sortir. Trente minutes de marche le séparent de son lieu de travail : il a renoncé à prendre les transports urbains, à cause de leur imprévisible inexactitude. A cinq heures quarante-cinq, il est de retour chez lui. Il se repose pendant trente minutes. Il ne lit ni livres ni journaux, qu’il tient pour de véritables dépôts d’inexactitudes. Il mange sobrement, ne boit pas d’alcool. Il se pro-mène pendant une heure, à la maison ou autour de la maison, en fonction du temps. Il déteste le temps en qui il voit un signe de l’inexactitude fonda-mentale de l’univers. Il refuse le vent et la pluie. A dix heures et demie, il se couche. C’est alors que cet homme déterminé et maître de lui devient le théâtre d’un féroce combat : en effet, il déteste les rêves. Il rêve parfois qu’il meurt, qu’on le tue, et il s’en réjouit dans la mesure où il suppose que sera ainsi châtié et détruit le moi des rêves. Il s’entraîne à oublier les rêves, à se persuader qu’ils n’existent pas. Toutefois, le fait précisément que, n’existant pas, ils aient néanmoins une forme le trouble profondément. Même le non-être est capable de désordre. Lors de son trajet quotidien, il accomplit ce qu’il appelle un « exercice spirituel » ; il s’agit de contenir le monde dans les limites d’un itinéraire étroit, où de moins en moins de choses puissent se produire. Cet « exercice » sert en fait de couverture à un dessein plus subtil, obstiné et savant. Il entend faire de son itinéraire et de sa maison un lieu unique, le point cardinal de l’ordre du monde. Il veut que son pas soit la pendule exacte du monde. Il est persuadé que le monde n’est pas en mesure de tenir tête à son exactitude. Il en est même venu à nourrir un projet encore plus téméraire. Un jour, il accomplira un geste inexact, incompatible avec le monde ; et celui-ci, il le sait, en sera déchiré et dispersé comme un vieux journal par un jour de grand vent. Siégeant sur le Trône de Dieu, le cadre en costume gris gouvernera le Néant épuré de tout rêve.

Via le tiers livre, web & littérature : Giorgio Manganelli | 100 romans d’une page en un seul livre.

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