
Une image. Un portail en feu, une barricade de poubelles, un lycéen cagoulé filmé de près. Elle tourne en boucle sur les réseaux, puis arrive sur les plateaux.
Là, le sociologue et l’éditorialiste s’en saisissent. On parle de « la jeunesse », on commente, on analyse. On ne vérifie pas. Les images ont été découpées, recadrées, privées de date, de lieu, d’avant et d’après. Pourtant elles deviennent « le réel », y compris dans les médias les plus sérieux. Surtout dans les médias les plus sérieux : eux, on les croit.
Chez moi, à Narbonne, mardi 6 octobre, il y avait 500 manifestants, selon L’indépendant, dont environ 300 lycéens – La ville en compte plus de 3 000, d’après Wikipédia. Moins d’un sur dix. Les autres étaient en classe, chez eux, ailleurs. Personne ne les a filmés : ils n’ont pas fait d’image.
Narbonne n’est pas la France ? Bien sûr, et c’est précisément le point. Une ville n’est pas un pays. Un portail ou des poubelles en feu non plus.
Platon avait décrit la scène il y a vingt-quatre siècles. Des hommes enchaînés au fond d’une caverne, face à un mur, ne voient que les ombres des objets que l’on promène derrière eux. Ils les prennent pour le monde. Ils leur donnent des noms, les commentent, en discutent entre eux. Aucun ne se retourne.
Nos ombres à nous sont lumineuses et tiennent dans une main. Elles défilent sur un écran, se propagent sur les réseaux sociaux et c’est elles que nous commentons.
Ceux qui n’y sont pas ne font pas d’ombre.