Contre-Regards

par Michel SANTO

Claude Lanzmann et Jean Cau, une amitié inaltérée…

       

J’écoute le troisième entretien accordé par Claude Lanzmann à Laure Adler (À voix nues), diffusé sur France le 28/12/2005. Tout à la fin il évoque sa découverte, grâce à un camarade de lycée, de L’Etre et le Néant de Jean-Paul Sartre qui venait de paraître. Ce camarade était Jean Cau [1] : ils préparaient ensemble l’Ecole Normale supérieure à Louis-le-Grand. Cau, raconte Claude Lanzmann, était persuadé que pour réussir dans le monde littéraire et intellectuel parisien, il fallait assurer le « secrétariat »  d’un « grand auteur ». Le seul qui répondit à son offre (envoyée aussi à Benda, Genet, Cocteau…) fut Sartre qui, lors d’un rendez-vous au café de Flore, sortit un paquet  de « papiers » de sa poche et dit à Cau : « débrouillez-vous avec ça » ; ce qu’il fit pendant onze ans, de 1947 à 1956, rapporte Lanzmann.

Secrétaire de Jean-Paul Sartre, Cau dira plus tard que  «Jamais titre ne fut plus cocassement porté». Son talent impressionne, alors. On voit en lui l’un des espoirs de la gauche intellectuelle, alors dominante. Il est au coeur du dispositif sartrien. En 1965, cependant, l’un de ses plus beaux livres, Le meurtre d’un enfant, répand une odeur de soufre et cette même année, lors l’élection présidentielle, il prend position en faveur du général de Gaulle, dont il approuve la politique étrangère, plutôt que de François Mitterrand, «candidat de la onzième heure rapetassée avec du sparadrap». C’est alors qu’il prend congé, non seulement de la gauche, mais de l’establishment littéraire. Il le fait peu à peu: «Je n’ai pas eu une nuit pascalienne où j’ai abjuré tout cela. Non, ça a été vraiment une mise en question, assez difficile parfois». Depuis, Jean Cau est oublié, négligé, haï par les faiseurs d’opinion littéraire, comme le rappelle  Laure Adler dans cet entretien de 2005. Ce à quoi Lanzmann répond : « À tort, tant son talent est grand… Nous fûmes lui et moi brouillés pendant une longue période ou plutôt la vie nous brouilla, mais je lus un jour, dans un vol Paris-New-York, le portrait magnifique, exact, intelligent, tendre et hilarant qu’il brossa de Sartre dans son livre Croquis de mémoire [2] et la premiere chose que je fis en arrivant dans la chambre d’hôtel de Manhattan fut de l’appeler pour lui dire mon admiration, mon amitié inaltérée et que je l’étreignais. Il fut, je crois, aussi ému que moi, nous nous revîmes dès mon retour à Paris, la brouille avait pris fin. » (épisode que l’on trouve aussi dans son livre : « Le lièvre de Patagonie », à la page 136).

Oui, le talent de Jean Cau est grand… Et ses « Croquis de mémoire » (trouvé chez un bouquiniste : 1€ !), notamment, sont des leçons de style ; un style ramassé, sec, tranchant ; des croquis d’une lucidité et d’une sincérité sans concessions.Trois, quatre – pas dix –  pages et les fantômes de Mitterand, Pompidou, Genet, Lacan, Ava Garner, Dominguin, Sartre, Mauriac… surgissent en quelques lumineuses notations… Ceux qui n’ont pas encore lu une de ses lignes ont bien de la chance… Ils vont pouvoir découvrir un maître en écriture !


[1] Jean Cau est né le 8 juillet 1925 à Bram, dans le département de l’Aude. Père ouvrier, mère femme de ménage. Il est petit garçon au moment du Front populaire, qu’on salue autour de lui. Sa tante, Gilberte Rocca-Cau, fut député communiste du Gard). Durant la guerre d’Espagne, tandis que les réfugiés commencent à affluer dans le Midi, son père l’emmène parfois assister aux meetings de soutien à la cause républicaine. D’abord élève au lycée de Carcassonne, le jeune Occitan monte à Paris après une licence de philosophie et prépare l’Ecole Normale supérieure à Louis-le-Grand. A Paris, il découvre le monde littéraire dans les cafés de Saint-Germain des Prés, où les proches de Jean-Paul Sartre ne tardent pas à l’adopter. Il est mort le 18 juin 1993, à Paris… De sa mort Claude Lanzmann, écrira : « après qu’il eut appris qu’une inexorable maladie allait l’emporter, il y a près de quinze ans. Il se barricada avec le même orgueil, refusant de se montrer diminué, craignant par-dessus tout la pitié que son état pourrait inspirer. Montherlant et Cau avaient tous les deux affaire à la mort. » (Le lièvre de Patagonie)

[2] Croquis de mémoire, un chef-d’oeuvre, se clôt en effet sur un portrait de l’auteur de L’Etre et le Néant. Sartre y est peint comme «le plus gentil, le plus simple, le plus dépouillé d’attitudes, le moins putain des hommes». Il évoque aussi son absolu mépris de l’argent, sa «folle et sainte» générosité, son langage cru, et son goût des femmes…

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Commentaires (1)

  • Jacques Molénat

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    Bravo pour cette évocation très juste d’un formidable écrivain-journaliste.

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