Contre-Regards

par Michel SANTO

De la lecture: “Je lis. Je crois lire. Chaque fois que je relis, je m’aperçois que je n’ai pas lu.”

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Ce texte de Cocteau sur la lecture pris chez mon “ami” blogueur : Le lorgnon mélancolique. Épatant! Et si bien écrit …

“Je lis. Je crois lire. Chaque fois que je relis, je m’aperçois que je n’ai pas lu. C’est l’ennui d’une lettre. On y trouve ce qu’on y cherche. On s’en contente. On la range. Si on la retrouve, à la relire on en lit une autre qu’on n’avait pas lue. Les livres nous jouent le même tour. S’ils ne correspondent pas à notre humeur présente nous ne les trouvons pas bons. S’ils nous dérangent nous en faisons la critique et cette critique s’y superpose, nous empêche de les lire loyalement. Ce que le lecteur veut, c’est se lire. En lisant ce qu’il approuve, il pense qu’il pourrait l’avoir écrit. Il peut même en vouloir au livre de prendre sa place, de dire ce qu’il n’a pas su dire, et que selon lui il dirait mieux. Plus un livre nous importe, plus mal nous le lisons. Notre substance s’y glisse et le pense à notre usage. C’est pourquoi si je veux lire et me convaincre que je sais lire, je lis des livres où ma substance ne pénètre pas.

(…) Nous sommes tous malades, et ne savons lire que les livres qui traitent de notre maladie. C’est le succès des livres qui traitent de l’amour, puisque chacun croit être le seul qui l’éprouve. Il pense: “Ce livre est à mon adresse. Qu’y peuvent entendre les autres?” “Comme ce livre est beau”, dit la personne qu’ils aiment, dont ils se croient aimés et à laquelle ils se hâtent de le faire lire. Mais elle le dit parce qu’elle aime ailleurs. C’est à se demander si le rôle des livres, qui parlent tous pour convaincre, n’est pas d’écouter et d’opiner du bonnet. Dans Balzac le lecteur trouve sa pâture: “C’est mon oncle, se dit-il, c’est ma tante, c’est mon grand-père, c’est Madame X…, c’est la ville où je suis né.” Dans Dostoïevski, que se dit-il? “C’est ma fièvre et ma violence, que mon entourage ne soupçonne pas.” Et le lecteur croit lire. La glace sans tain lui simule un miroir fidèle. Il reconnaît la scène qui se joue derrière. Comme elle ressemble à ce qu’il pense! Comme elle en reflète l’image! Comme ils collaborent lui et elle. Comme ils réfléchissent bien.”

Jean Cocteau, La difficulté d’être, chap. “De la lecture”, Le Livre de Poche.

Illustration: Theodore Roussel (1847-1926), “Reading Girl” (1886-7; London, Tate).

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Commentaires (1)

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    Raynal

    |

    Lu certains livres plusieurs fois a différentes époques de ma vie (la recherche, le voyage, les nourritures terrestres, la chute….entre autres ) A chaque fois j’avais l’impression de lire un autre livre que celui dont j’avais pourtant le souvenir….Nous existons par le livre autant que le livre existe pour nous…. Chaque livre aimé accouche a chaque lecture d’un individu différent….Et notre regard, plus profond, pénètre un peu plus encore le secret de sa création….Le livre ne change pas….Lucien de Rubempré ou Emma Bovary meurent toujours au même endroit….Mais nous, nous changeons,….”On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière ” (Héraclite )

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