Échappées belles avec Nicolas Bouvier et J.A de Gobineau.

     

Je lis Nicolas Bouvier : « L’échappée belle », qui rassemble des textes d’écrivains voyageurs — expression convenue que je n’aime pas. L’un d’eux est une préface à une nouvelle édition des « Nouvelles Asiatiques » de Gobineau. Je lis ceci : « Gobineau, avec quelques autres de ces flibustiers orientaux déjà cités, m’a ouvert la grande épicerie des adjectifs où je suis allé me servir avec tout le mauvais goût que je me souhaite. Dans la littérature des années cinquante, temps où j’ai fait mes études, si éprise de rhétorique sartrienne ou d’austérité camusienne, l’adjectif n’avait pas bonne mine. Oh non ! Il faisait bonbonnière ottomane ou tango argentin gominé. Ce caniche frisotté troublait l’absinthe de Monsieur Teste. La belle phrase – comme on dit « une belle âme » dans les confessionnaux de province – vertueuse, sobre, forte de son seul et inéluctable sens était celle qui s’en passait le mieux. Or, il m’apparut clairement qu’à l’est de Zagreb, on ignorait tout de ces lois somptuaires et de ces édits jansénistes ; on savait, en revanche, qu’on ne peut rendre justice à la stridence d’une cornemuse, au tremblement liquide d’une flûte de Pan, à ces dégringolades chromatiques et si navrantes du « tar » (le luth iranien) sans leur accorder au moins trois adjectifs, enfoncés avec le pouce dans la phrase comme pistache dans la brioche. Gobineau ne l’oublie jamais lorsqu’il fait parler ses personnages : qu’on soit au Caucase, en Arménie, au Turkestan ou en Perse, les destins les plus modestes ou les plus malheureux sont comme soulevés et portés par un discours emphatique, fleuri, compatissant qui aide encore là où la vie n’aide plus et qui relève bien plus d’un vœu pieux et respectable que du mensonge, si mensonger soit-il. » Cela m’a suffit pour commander dans la minute même ces nouvelles et les recevoir tout aussitôt sur ma KIndle (1,99€). Quel plaisir de lecture ! C’est gourmand, onctueux ; et d’une finesse d’analyse… Ceux qui, comme moi, ne connaissait rien, ou si peu, de Gobineau — une vague et sulfureuse réputation — ont bien de la chance : celle de pouvoir découvrir un véritable chef d’oeuvre…

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Commentaires (3)

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    Xavier VERDEJO

    |

    « Une vague et sulfureuse réputation ». C’est presque un euphémisme! Je suppose que vous évoquez ainsi « L’essai sur l’inégalité des races humaines », ce qui n’est pas rien… Cependant il serait fort mal à propos de critiquer votre lecture « gourmande », après tout, j’ai bien lu Louis Ferdinand Céline et, de plus, je n’ai jamais été un « fan » des autodafés.
    Respectueusement vôtre.
    XV

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    Didier

    |

    Double peine. Tu achètes sur Internet, bilan carbone, et lis Gobineau, horesco referens.
    Tu vas te faire rattraper par la patrouille

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    Marc MANGIN

    |

    C’est la préface de Bouvier qui m’a incité à lire les Nouvelles Asiatiques de Gobineau. Pour le coup, j’ai continué avec Les Pléiades, qui restera pour moi comme l’un des plus beaux romans d’amour qu’il m’ait été donné de lire.

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