Le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durell (De l’esprit des lieux !)

Je.11.1.2024

Les textes introductifs de Vladimir Volkoff  et Henry Miller passés me voilà enfin plongé dans Justine, le premier roman de la tétralogie de Lawrence Durell : le « Quatuor d’Alexandrie ». Ce premier roman est sorti en Angleterre en 1957, juste avant que son auteur, pauvre et inconnu, s’installe à Sommières, dans le Gard, sur les conseils de l’écrivain Richard Adlington alors à Montpellier. C’est là, dans cette petite cité languedocienne, que Lawrence Durell achèvera « Balthazar » et « Mountolive »,  « Cléa », son dernier opus, sera quant à lui entièrement écrit dans un mazet, près de Nîmes. Avec ces quatre volumes concernant les mêmes personnages et les mêmes évènements, mais racontés par chacun des narrateurs de son propre point de vue et à des moments différents (ce qui, à l’époque, était présenté comme un « roman expérimental ») Lawrence Durell deviendra un écrivain de renommée internationale.

Venant juste d’ouvrir « Justine », mon propos n’est pas d’en faire ici l’analyse formelle et stylistique, tout juste d’en rapporter quelques premières impressions. Que je laisse finalement à l’appréciation des lecteurs, tant la lecture de ces deux extraits donne une idée précise du style, ample et baroque, et de la « philosophie » de l’auteur (« ÊTRE SANS MÉMOIRE, insistait-il, se laisser couler de la grande source de la vie. », écrivait-il de Corfou – il avait 24 ans ! – à son ami Miller.)

Extraits :

« Je me suis réfugié dans cette île avec quelques livres et l’enfant —l’enfant de Melissa. Je me demande pourquoi j’écris le mot « réfugié ». Les gens d’ici disent en plaisantant qu’il faut être bien malade pour venir se refaire dans un coin perdu comme celui-ci. Eh bien ! soit, disons si vous voulez que je suis venu ici pour tenter de guérir… La nuit, lorsque le vent hurle et que l’enfant dort paisiblement dans son petit lit de bois près de la cheminée, j’allume une lampe et je vais et viens en songeant à mes amis, à Justine et à Nessim, à Melissa et à Balthazar. Pas à pas sur le chemin du souvenir, je reviens vers la ville où nos vies se sont mêlées et défaites, la ville qui se servit de nous, la ville dont nous étions la flore, la ville qui jeta en nous des conflits qui étaient les siens et que nous imaginions être les nôtres ; bien-aimée Alexandrie ! »  Emplacement 246 sur ma Kindle.

« Je ne suis ni heureux ni malheureux : je vis en suspens, comme une plume dans l’amalgame nébuleux de mes souvenirs. J’ai parlé de la vanité de l’art, mais, pour être sincère, j’aurais dû dire aussi les consolations qu’il procure. L’apaisement que me donne ce travail de la tête et du cœur réside en cela que c’est ici seulement, dans le silence du peintre ou de l’écrivain, que la réalité peut être recréée, retrouver son ordre et sa signification véritables et lisibles. Nos actes quotidiens ne sont en réalité que des oripeaux qui recouvrent le vêtement tissé d’or, la signification profonde. C’est dans l’exercice de son art que l’artiste trouve un heureux compromis avec tout ce qui l’a blessé ou vaincu dans la vie quotidienne, par l’imagination, non pour échapper à son destin comme fait l’homme ordinaire, mais pour l’accomplir le plus totalement et le plus adéquatement possible. Autrement pourquoi nous blesserions-nous les uns les autres ? Non, l’apaisement que je cherche, et que je trouverai peut-être, ni les yeux brillants de tendresse de Melissa, ni la noire et ardente prunelle de Justine ne me le donneront jamais. Nous avons tous pris des chemins différents maintenant ; mais ici, dans le premier grand désastre de mon âge mûr, je sens que leur souvenir enrichit et approfondit au-delà de toute mesure les confins de mon art et de ma vie. Par la pensée je les atteins de nouveau, je les prolonge et je les enrichis, comme si je ne pouvais le faire comme elles le méritent que là, là seulement, sur cette table de bois, devant la mer, à l’ombre d’un olivier. »  Emplacement 314 sur ma Kindle.

Le Quatuor d’Alexandrie. Lawrence Durell. Classiques. Pochothèque. Édition numérique. Kindle.

Appendice :

Dans son dernier livre, « Les évadés du prêt à penser » (Éditions Domens), Jacques Molenat nous donne un entretien que lui avait accordé Lawrence Durell, en 1973. À sa question : vous est-il arrivé d’évoquer le « génie des lieux », voici sa réponse:

« Oui. Il est des endroits, cela ne s’explique pas scientifiquement mais tout le monde le sent, où l’on n’a pas envie de travailler. D’autres, dont on dit : « Je pourrais mourir ici ». On y respire. On s’y trouve bien. Le génie du lieu, c’est ce qui perce votre esprit. Vous sentez immédiatement : « Je vis au maximum ici et, si je meurs demain, je m’en fous ». C’est Joseph Delteil qui le dit : « Il y a des endroits bénis ». Le poète arrive à les rechercher comme des truffes.   Et Sommières est l’un de ces lieux…   Pour moi évidemment, c’est tellement personnel ! Par exemple, je n’ai pas apprécié du tout l’Argentine, où je venais d’être nommé pour un an. Au point que j’ai démissionné pour rentrer en Europe. »

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Commentaires (2)

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    pthoreux

    |

    Quel plaisir de lire votre billet qui fait écho à celui que j’avais publié sur mon blog il y a déjà quelques années (que vous m’aviez fait l’honneur de commenter) : https://libertylovers.blogspot.com/2009/08/tetralogie-durrellienne.html
    Combien de fois me suis-je plongé dans le monde magique du Quatuor d’Alexandrie, je ne saurais dire. Cette littérature est tellement envoûtante que je ressens souvent le besoin de m’y replonger une délectation toujours égale.
    Lawrence Durrell n’a pas son pareil pour rendre toutes les nuances de ce fameux génie des lieux (et des êtres) et sublimer l’univers Méditerranéen, notre berceau à tous…
    Bien à vous, et naturellement tous mes meilleurs vœux pour l’année qui commence.

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      Michel Santo

      |

      C’était en 2009 ! 14 ans déjà ! J’avais alors trouvé votre chronique très juste et très belle ; goûteuse, élégante et raffinée. Je viens de la relire à l’instant et la jalouse encore. Que d’empathie et de finesse dans l’analyse de cette œuvre ! Bien à vous ; et meilleurs vœux aussi…

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