Contre-Regards

par Michel SANTO

Lecture de Léon Bourgeois.

 

 

Léon Bourgeois et son solidarisme sont, signe des temps, de retour dans l’actualité des sciences humaines. Pour preuve le dernier ouvrage de Marie-Claude Blais : «  La solidarité. Histoire d’une idée » NRF Gallimard, Bibliothèque des Idées, 2007, 347 p. Si, dans cet ouvrage, M.C Blais se propose de retracer la genèse de cette idée de solidarité, héritage de deux siècles de réflexion sur les rapports entre l’individuel et le social, elle n’insiste pas moins sur ce moment particulier de notre histoire sociale et politique moderne, où ce mot d’ordre de la solidarité fut le slogan des fins de banquet radicaux. En lui, était symbolisé et résumé  le sens d’une « synthèse républicaine », dans sa quête d’une alternative tant à l’individualisme libéral qu’au collectivisme socialiste. Que nous dit Bourgeois ? Que, contre l’anthropologie libérale, l’être ensemble des hommes est une « association solidaire » , un espace d’échange réciproque où chacun reçoit des autres (et leur donne en retour), que d’homme à homme, il y a une dette et qu’elle doit être payée. Par qui ? Par tous ceux qui ont tiré bénéfices des efforts présents et passés de milliers de «  coopérateurs anonymes » pour en faire bénéficier tous ceux qui n’ont pas reçu leur quote-part des richesses engendrées par la coopération sociale. Reste la question de son montant à laquelle la réponse des solidaristes se déduit de la subtile théorie du « quasi-contrat ». Pour eux, si l’Etat, par la loi, peut légitimement instituer une règle de répartition des charges et des avantages sociaux, cette loi ne devra être « qu’une interprétation et une représentation de l’accord qui eût dû s’établir préalablement entre eux s’ils avaient pu être également et librement consultés ». C’est sur ces bases théoriques que repose l’Etat-Providence républicain (1), mais que pointe aussi l’idéal même du collectivisme d’Etat ou celui d’une généralisation de la coopération volontaire entre des individus émancipés politiquement, socialement et économiquement. A ce titre, comme Marcel Gauchet le suggère, cette solidarité socialiste manifeste l’idéal – profondément libertaire, voire libéral – d’un monde sans maître où « la pure socialité, le libre lien consenti entre les individus ont vocation à abolir l’autorité et à réaliser la justice » (Gauchet, La crise du libéralisme, Gallimard, 2007, p.62). Comme l’on voit aussi qu’elle constitue toujours le substrat idéologique de formes contemporaines d’espérance et d’illusions : altermondialisme, autogestion…  Mais sortons des idéaux, pour évoquer un autre problème beaucoup plus concret et actuel posé par le solidarisme. Celui d’une aliénation du plus grand nombre dès lors que les payeurs et les bénéficiaires de la « dette sociale » n’ont pas la connaissance et la maîtrise sociale, politique, morale et intellectuelle de ces transferts. Aliénation qui constitue le fond de commerce de tous les sociaux corporatistes de gauche comme de droite et qui s’est installé dans nos esprits en même temps qu’on y éradiquait les valeurs de mérite et de devoir… Il n’est donc pas étonnant que, dans un contexte politique marqué par une inflation de demande de droits assise sur l’idée de solidarité et la nécessité d’une profonde réforme de l’Etat-Providence, ce genre de littérature fasse l’objet d’un certain renouveau.


(1) le Petit dictionnaire de la charité, édité par le Secours catholique, en 1996, consacre un article à“Solidarité” et à la pensée de Léon Bourgeois, montrant les limites de la charité individuelle et présentant l’auteur de Solidarité comme un des précurseurs de l’Etat-providence…

 

 

Rétrolien depuis votre site.

Désormais, 3 façons de réagir !

Laisser un commentaire

Articles récents

Le régime de retraite de la SNCF et de la RATP pour tous ?!

Le régime de retraite de la SNCF et de la RATP pour tous ?!

      Dans la plupart des pays européens confrontés aux mêmes problèmes : diminution des actifs et augmentation de la population âgé, la réforme des « retraites » s’est faite sans que[Lire la suite]
Scène de la vie narbonnaise : Des chiens et des hommes, rue du Pont Des Marchands…

Scène de la vie narbonnaise : Des chiens et des hommes, rue du Pont Des Marchands…

      C’était avant-hier soir dans la rue du Pont des Marchands. J’aurais pu ne pas les voir, mais les manifestations de joie d’une petite famille devant un homme assis à mêm[Lire la suite]
Quelques perles (et humeurs conséquentes) pêchées à la fin de la semaine dernière…

Quelques perles (et humeurs conséquentes) pêchées à la fin de la semaine dernière…

        Je lis ceci sur la page Facebook d'une professionnelle du Tourisme : "Idée de sortie pour ce WE : visite du concept innovant de " Lodge Boat" au port de Gruis[Lire la suite]
Scène de la vie narbonnaise : un soir des fééries de Noël, j'ai croisé un homme seul sur une chaise roulante…

Scène de la vie narbonnaise : un soir des fééries de Noël, j'ai croisé un homme seul sur une chaise

      Dans ma petite ville, nous avons un marché de Noël, comme partout ailleurs dans ce pays. Avec les mêmes baraques blanchâtres, les mêmes têtes du Père Noël, les mêmes marchandis[Lire la suite]
Scène de la vie narbonnaise : Elle était assise sous la véranda de ce bistrot du centre ville…

Scène de la vie narbonnaise : Elle était assise sous la véranda de ce bistrot du centre ville…

        Elle était assise sous la véranda de ce bistrot du centre ville où je m’étais installé pour y boire une tasse de café noir. Je l’observais, élégante et rêveuse, caress[Lire la suite]
Le temps n'est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde…

Le temps n'est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde…

    Depuis des mois, je ne lis plus que des correspondances, carnets, journaux d’auteurs : Flaubert, Gide, Malaparte, Renard, les Goncourt … (dernier achat chez mon bouquiniste : Les car[Lire la suite]
  
2006-2019 © Contre-Regards
Conçu par OnEric Studio