Contre-Regards

par Michel SANTO

Lola faisait les meilleurs mantecaos du monde…

Elle avait de vilaines jambes arquées et souffrait de son dos trop souvent courbé sur des éviers qui n’étaient pas les siens, et des jardins potagers où elle cueillait des légumes ou des fruits arrivés à maturité. Ses mains toujours en mouvement, où qu’elle se trouvât, étaient très abîmées par ces durs et pénibles travaux, auxquels s’ajoutaient ceux, tout aussi éprouvant, de sa propre maisonnée : mariée à un ouvrier du « bâtiment », elle avait deux enfants. Lola, puisqu’il s’agit d’elle, m’amenait parfois sur sa bicyclette d’occasion dans les campagnes où elle peinait douloureusement pendant qu’innoncemment je courrais et m’amusais à travers vignes et champs. Ses yeux bleus, tristes et pâles, inquiets, toujours cherchaient les miens : elle craignait mes échappées et mes ruses. Si je pense parfois à elle, à son amour pour l’enfant et l’adolescent que j’étais, son souvenir n’est jamais aussi vivace qu’en cette période de l’année. Il monte lentement du fond de ma mémoire et se mêle aux odeurs de farine, de saindoux et de sucre avec lesquels elle réalisait, les meilleurs, les plus délicieux mantecaos du monde. Chaque année à Noël, naissaient ainsi sous ses mains des étoiles, des lunes, des soleils qui m’enchantaient. Morte après une longue période où son esprit s’était perdu dans une nuit sans fin peuplée de fantômes, je n’ai depuis jamais retrouvé sous mes dents le léger craquant, la douceur et le merveilleux arôme de ces gâteaux dont elle avait seule le secret. Et si je cours encore toutes les boutiques à leur recherche, je sais bien que je n’en trouverai jamais à mon goût, tant cette quête est celle d’un temps qui n’existe plus que dans mon souvenir. Un temps qui, à Noël, s’emplit d’images, d’odeurs, de rires et de joie ; un temps où Lola, ma tante, si pauvre et si triste, en est à tout jamais la reine…

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Commentaires (3)

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    Didier

    |

    Moi, les mantecaos les meilleurs je les mangeais dans une boulangerie, rue Clauzel, à ……. Alger. Nostalgie

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    michel dumas

    |

    Telle que décrite, je l’aurais aimé tout autant.

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    robin

    |

    paix à Lola !

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