Contre-Regards

par Michel SANTO

Chronique du Comté de Narbonne.

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Lundi 23 avril de l’an 2012

Les premiers martinets sont arrivés, mon oncle ! Ce matin, en solitaires, comme les premières hirondelles le 11 avril dernier. Le temps de se rassembler dans les tours et les clochers de Saint Just et Saint Paul pour reprendre des forces, ils se projetteront dès demain, en masse compacte et bruyante, matin et soir, dans le ciel de Narbonne. Un spectacle qui me ravit ; surtout au soleil couchant, sur ma terrasse surplombant les toits cuivrés de la ville ; un bon et suave cigare aux lèvres avec le ciel  et ses nuages comme seuls confidents. Quelle paix, quel silence, mon oncle, à goûter ces senteurs exotiques en  toute fantaisie, loin, si loin des bruits artificieux de la cité ! 

Samedi, c’est à un autre genre de spectacle que je me suis rendu. C’était en fin d’après midi, en un lieu nommé le «  pré de l’avenir » où se jouent toutes sortes de jeux dans lesquels le hasard, l’autre nom du destin, se plaît à confondre le nécessaire et l’imprévu, que se donnait à voir un sport venu d’outre manche. Deux groupes de quinze individus s’y affrontaient pour la possession d’une balle à la forme curieusement ovoïde et aux trajectoires véritablement insensées ; ils portaient d’impudiques culottes et de drôles de chaussures cramponnées ; couraient, sautaient, poussaient et tapaient dans cette pelote de cuir pour pouvoir l’aplatir dans  chacun des deux camps. Il y avait grande foule autour de ce grand rectangle vert, mon oncle : l’équipe du Comté de Narbonne, composée de mercenaires venues de tous les continents, s’opposait à celle du Comté de Bourgoin, pareillement cosmopolite. Une vraie macédoine aussi diverse que Jérusalem au moment de la Pentecôte, mon oncle ! L’enjeu était d’importance, car il fallait éviter l’humiliation et le scandale d’une relégation ; et conjurer la colère et l’indignation des habitants du Comté. Ce qui fut fait ! A la toute dernière minute… La foule enivrée hurlait sa joie, brandissait des drapeaux et soufflait dans des cornes. Si tu avais vu la trogne de ces gens, mon oncle ! Enfin, pas toutes, Dieu merci ; mais que dire de celles de l’employé hébété, ratatiné, du monsieur frêle qui a eu longtemps la colique et de la petite vache bouffie aux joues débordantes, qui étaient rangées devant moi ; muets la plupart du temps, à la limite de l’hébétude, ils bondissaient comme lapins en rut et braillaient à tout vent injures et railleries. 

Le Comte de Labatout et ses conseillers était aussi de la partie, si je puis dire ; comme le duc de Lemonyais, le Prince de Gruissan, le sieur Fraise et nombre de ses amis du club des fumeurs de havanes ; nombreux aussi étaient les boutiquiers, artisans, magistrats ; certains de cette société étaient même accompagnés de leurs dames, pour en rehausser le ton. Là, point de cris, mon oncle ! des regards, des signes, des mimiques et des chuchotements suffisent à nouer des alliances, défaire des réputations, supputer défaites et trahisons. Tout y fait sens, en effet: la courbure des dos, les atours d’une amie, d’une épouse. 

Comme au théâtre, mon oncle, le spectacle n’était pas seulement sur la scène, dans le pré, ce samedi dernier. Comme il ne l’était pas non plus dimanche dans ces étranges lucarnes où valsaient promesses et changements sur des airs de fraternité. Je ne t’en conterai donc pas davantage, tant il est vrai que le monde lui même est une scène de théâtre ; et la vie un jeu qu’il convient d’apprendre pour en supporter les souffrances et en vivre les plaisirs.

Je t’embrasse 

Actualité de Flaubert.

 

GustaveFlaubert

 

Mes pages:

Lu ceci, ce matin, dans mes notes enregistrées dans ma Kindle ( extraordinaire objet, pensez donc: toute la correspondance de Gustave à portée de main pour 0 euros…) :

Correspondance, 4e série. 1854-1861 (French Edition) (Gustave Flaubert).Emplacement: 199-206 

 » Voilà deux siècles que la France marche suffisamment dans cette voie de négation ascendante. On a de plus en plus éliminé des lettres la nature, la franchise, le caprice, la personnalité, et même l’érudition, comme étant grossière, immorale, bizarre, pédantesque. Et dans les moeurs, on a pourchassé, honni et presque anéanti la gaillardise et l’aménité, les grandes manières et les genres de vie libres, lesquelles sont les fécondes. On s’est guindé vers la décence ! Pour cacher ses écrouelles, on a haussé sa cravate. L’idéal jacobin et l’idéal Marmontellien peuvent se donner la main. Notre délicieuse époque est encore encombrée par cette double poussière. Robespierre et M de La Harpe nous régentent du fond de leur tombe. Mais je crois qu’il y a quelque chose au-dessus de tout cela, à savoir : l’acceptation ironique de l’existence et sa refonte plastique et complète par l’art. Quant à nous, vivre ne nous regarde pas ; ce qu’il faut chercher, c’est ne pas souffrir. « 

Remarque de notre cher grognon, qui vaut tous les éditos du  » Monde  » et de  » Libération « , entre autres, réunis.

Chronique du Comté de Narbonne.

     

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  Jeudi 19 avril de l’an 2012

Ciel ! Quel froid, mon oncle ; quel vent ! Mais d’eau ? Hélas point ! Certains éminents académiciens de la Société Royale affirment doctement que notre petite terre serait à un tournant (!) de sa longue histoire, comme il y en eut tant dans son passé, qui verrait son climat brutalement changer. Oracles qui font les délices et les profits de nos  suivistes gazettes qui, chaque jour ou presque, prédisent des mers de glaces en Egypte et des océans de sable en Sibérie. La peur, cette sinistre passion à l’origine de tant de tyrannies, envahit insidieusement les esprits de ce siècle, mon oncle ! A ces dires, je te l’avoue humblement, je préfère l’observation des mouvements de la nature et des  saisons ; et te faisais remarquer, dans ma dernière lettre, l’arrivée des premières hirondelles, comme chaque année à la date qui me vit naître ; et savoir, comme nous l’enseignent les anciens, qu’elles ne font pas le printemps. Cela suffit à mon entendement et me rassure sur l’apparente aberration de nos présentes et forts désagréables, j’en conviens, intempéries.

Il est cependant d’autres constantes, sociales celles là, qui, elles, mon oncle, à l’inverse des grandes migrations naturelles, ne m’enchantent guère ; je pense ce disant, à cette autre espèce de volatile, à deux pattes et deux bras, qui, régulièrement, vient siffler bruyamment dans les complaisantes colonnes de nos « feuilles » locales. Un couple de personnages légers et sautillants, car il s’agit d’oiseaux de notre sorte, mon oncle, mais dotés, par un esprit malin, d’un chant à faire douter les esprits les plus tolérants qu’il puisse exister, en ce monde, un brin, si je puis dire, sinon de raison commune, à tout le moins de modeste réserve. Tu l’as compris, mon oncle, c’est dans le théâtre politique du Comté que s’ébattent nos drôles de moineaux ; ils y dirigent, en duo, une section du parti de la rose. Ils sont deux ; mais quel ramage ! Lui est long et mince ; elle est courte et replète ; leurs mines sont fraîches et avenantes ; leurs libelles pompeux et violents ; et, si leur vue est large, leur discipline consentie l’est comme on consent une avance : dans l’espoir d’un profit. Jeunes, ils chantent déjà un langage de vieux, plein de cette suffisance qu’arborent les ambitieux; et rien ne les touche moins que les pires turpitudes, qui ne  sauraient concerner, par un décret conçu par je ne sais quelle divinité, les « amis » du peuple et de l’humanité. Voilà donc, mon oncle, le sieur Bonoeil (1) et la dame Sophie de Malmon (2) puisqu’il s’agit bien d’eux, se lancer récemment dans un assaut risqué contre le sieur Lemaillet (3), au motif scandaleux que, de son temps, le Comté étouffait sous les prébendes ; et de se fourrer, ce faisant, tant l’innocence leur brouille l’esprit, leurs épées dans les pieds, et le reste ! Rends toi compte, mon oncle ! Ce Bonoeil est arrivé dans la cantinière du Comte de Labatout (4), qui l’a propulsé, sitôt installé,  au grade envié de jardinier en chef du Grand Comté (5); et dame Sophie, elle, fille de Raymond de Courrière, qui fut le seigneur de ces terres d’Aude (6), n’a fait que s’installer dans une discrète charge héritée de son vénérable père ; et gérée par le même parti au pouvoir du Comté, Petit (7) et Grand ! La décence eût voulu qu’ils se taisent, n’est ce pas, mon oncle ?  Car en l’espèce, de prébendes, celles là, nourries de lourdes dîmes prélevées sur le dos du bon peuple, n’ont rien à envier à celles jadis perçues par nos généreux évêques. Un comble, pour le « parti du progrès » ; mais un don de la providence pour l’entretien de ses troupes. Quelquefois, même les dévots se rendent ridicules, mon oncle ; et la communication découvre à leur insu des imperfections que leur retraite couvrait. Comme le dit si bien notre Jésuite admiré : «  La facilité est une branche de bas esprit. ». Et ce qui vaut ici, pour le parti de la rose, vaut sans doute ailleurs pour celui de l’oeillet, du lys ou de la primevère. Il est des intérêts communs, en effet, dans l’ordre politique, qui transcendent les valeurs de justice et de beauté proclamées à grands coups de trompettes par les différents chefs d’églises et de partis. Toi même, mon oncle, me rapportait dans une de tes études récemment adressée, les us et les coutumes des seigneurs de tes terres ; seigneurs du parti opposé à celui qui gouverne les miennes ; et que conforte en tout point mon propos de ce jour.

 

Contenir, se défier des passions, te disais je dans l’entame de cette lettre. Garder en toute chose la lucidité qui sied aux esprits les plus nobles ; voir, à s’en brûler les yeux, que la misère de l’homme ne consiste pas seulement dans la faiblesse de sa raison, l’inquiétude de son esprit, le trouble de son coeur ; et qu’elle se voit encore et surtout dans un certain fond ridicule des affaires humaines. Shirley et Dino, saltimbanques parisiens, triomphent à le montrer à la Cour ; leur talent et leur humanité nous aident à l’accepter. Le mieux que l’on puisse espérer de nos deux duettistes narbonnais, mon oncle, c’est qu’ils  s’en inspirent ; ils seront moins ridicules.

Je t’embrasse, mon oncle.

 

(1) Laurent Borreil, secrétaire de la section PS de Narbonne

(2) Sophie Calmon, idem

(3) Patrice Millet, ex DGS de la Ville de Narbonne

(4) Jacques Bascou, député-maire de Narbonne, Président du Grand Narbonne, etc…

(5) Grand Narbonne ( Communauté d’agglomération )

(6) Conseil général de l’Aude

 

(7)  Ville de Narbonne

         

Pourquoi tournons nous en rond?

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Lu, ce matin, dans « le Monde », cet article : « Pourquoi Dupond et Dupont tournent en rond ». Sa conclusion : « Selon les chercheurs, l’hypothèse la plus plausible pour expliquer que l’homme privé d’un fort repère visuel ou sonore se met à tourner en rond lorsqu’il marche est que son système interne de gestion du déplacement est très vite saturé en informations et ne sait plus gérer la situation. »

Qui vaut aussi dans l’espace médiatique dans lequel nous errons !

A lire, donc, comme il le mérite : un vrai conte philosophique!

Chronique du Comté de Narbonne.

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Samedi 14 avril de l’an 2012.

Merci, mon oncle, pour ton habituelle lettre arrivée par diligence ce 9 avril matin. Comme chaque année, trois points au centre de la page ; et ces mots : « Bonne chance ! ». Comme chaque année aussi, à la même date, j’attends le retour des hirondelles. Elles sont arrivées le 11, virevoltant dans une lumière de fin d’après midi.Dans quelques jours, suivront les martinets noirs en compactes et bruyantes escadrilles.En attendant, mon oncle, de lourds et tonnants coups d’escopettes animent la vie du Comté. Il ne t’a pas échappé que nous sommes en pleine bataille pour la succession de sa majesté Nicolas, dans un royaume en faillite que le peuple feint d’ignorer. Demain sera donc une épreuve, que ne connaîtront pas nos élites, à l’abri de leurs titres, dans leurs châteaux, entourés de leurs cours…Une constante de l’histoire, n’est ce pas, mon oncle ? Enfin ! laissons les innocents à leurs niaiseries intéressées.C’est donc madame Richita Gati, l’ancienne Garde des Sceaux de notre Roi Nicolas, qui est venue porter la bonne parole dans le Comté. Tout, chez elle, semble couvrir son passé : son arrogance et ses goûts de luxe ostentatoirement affichés, notamment. De sang oriental, elle en a le port de tête, la noire et brillante chevelure, les yeux sombres et profonds où brille, étrangement, une vive et froide lumière, signe d’une inflexible ambition. Petite, serrée dans des habits simples mais coûteux, de hauts et pittoresques souliers à talons rouges, mobiles emblèmes d’un tempérament de feu, la portent. Ce qu’elle fit : feu !, tout sourire, et denture affichée, sur le favori du Comte de Labatout, le prétendant au trône François de Gouda ; en n’oubliant pas de rappeler que le Comté, à l’époque où le duc de Lemonyais en administrait les affaires, avait bénéficié de ses douceurs et lui était redevable d’un moderne et fort beau tribunal. Eberlué, et les plumes en bataille, comme un Grand-Duc réveillé en plein jour, le comte de Labatout, avec le mol aplomb qui le caractérise, lui a répondu illico dans les gazettes locales : que nenni, que nenni ! C’est à la dame Zabet de Guichou, du parti de la rose, et à lui seul, tenait-il à préciser, comme à son habitude : modestement, que les Narbonnais devait ce magnifique palais de justice. Non mais !Je ne vais pas entrer dans les détails de cette polémique, aussi stupide qu’inutile, mon oncle, mais si je te rapporte cette anecdote, c’est qu’elle me paraît symptomatique du fonctionnement cérébral du Comte. Pour notre homme, en effet, tout le patrimoine du  Comté accumulé au fil des siècles , bâti ou pas depuis le début de l’histoire humaine, est à mettre à son actif ; les éventuels impairs, fautes ou sottises résultant de sa propre gestion des affaires publiques, au débit de ces opposants.Une conception bien singulière de l’histoire, n’est ce pas ? Pour un peu, si le ridicule ne tuait pas, le nombre de nos prestigieuses propriétés historiques le justifierait à revêtir chaque matin les habits d’un consul ou ceux d’un archevêque. Un de ses conseillers, de mes connaissances, dont je tairai le nom, y voit là, pour des raisons qui échappent encore à mon entendement, l’influence néfaste de Patrick de la Natte. Il faut donc nous attendre, mon oncle, dans le futur et à l’occasion d’un brusque accès de fièvre nostalgique, à l’inauguration des égouts romains, qui passent sous la rue Droite, et à la  consécration de la cathédrale Saint Just, qui jouxte le palais comtal. En ces temps là, il est vrai mon oncle, Narbonne était grande! Comme tu le vois, en pensant à ceci qui me vient sous la plume: « La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief », ton ami La Bruyère n’est guère lu dans nos châteaux. Point d’ombres ici, mon oncle! Mais d’aveuglantes lumières…Six heures viennent de sonner au clocher de Saint Paul : l’heure où les hirondelles prennent le vent et le ciel ; la porte-fenêtre de ma terrasse est ouverte : deux, trois viennent d’en traverser le champ ; une autre histoire commence; à ne savoir qu’en dire. Il est temps que je te quitte, mon oncle, pour te retrouver tantôt. Je t’embrasse !

 

 

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