Contre-Regards

par Michel SANTO

Petite leçon d’Emmanuel Le Roy Ladurie sur l’histoire des régions.

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Une petite leçon bien utile dans le débat en cours sur la fusion des régions.

LE FIGARO. – Quel est le principal critère pour définir les régions françaises ? L’héritage des provinces de l’Ancien Régime ? La langue ? Les contours géographiques ?

Emmanuel LE ROY LADURIE. – L’approche linguistique est importante. Il faut se rappeler que le tiers sud de la France, le tiers « occitan », mot qui a une connotation militante, parlait la langue d’oc. Beaucoup plus proche du latin d’ailleurs que la langue d’oïl. Cette région comprenait la Provence, la Corse, le Languedoc, l’Aquitaine avec son enclave basque et remontait jusqu’en Auvergne, Limousin, et même jusqu’au Poitou avant le XIIe siècle. Existait aussi – ce qui est aujourd’hui largement méconnu – une région où l’on parlait le franco-provençal, plus proche du français, et qui correspond aujourd’hui à Rhône-Alpes. Mais elle n’a pas « produit » de grand écrivain comparable au Provençal Frédéric Mistral. Ces régions vont peu à peu être intégrées au royaume.

Ce qui est frappant, c’est que cette intégration royale a été assez rapide et a finalement rencontré peu de résistance. Ainsi, le comté de Toulouse se rattache-t-il à la couronne mais la croisade des Albigeois sera, elle, violente. Les duchés de Normandie et de Bretagne s’unissent aussi à la France. Au total, la monarchie a intégré vingt-quatre provinces : l’Artois-Hainaut, la Picardie, le Maine, le Bourbonnais, etc. Celles-ci ont d’abord à leur tête des gouverneurs, en général des aristocrates de haut niveau, qui gardaient un petit côté féodal et ne se fatiguaient guère à administrer la province. Richelieu installe, lui, les intendants, sorte de super-préfets.

Comment la langue française gagne-t-elle du terrain ?

Le français arrive avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts mais surtout par l’imprimerie. La francisation se fait ainsi par les livres, par la noblesse et la bourgeoisie. De plus, l’enseignement, organisé par l’Église, est en français. Plus tard, grâce à Jules Ferry et l’école publique, le français gagne encore beaucoup de terrain. Les paysans intelligents deviennent instituteurs.

Pourtant, les langues régionales résistent

Pendant longtemps, le français n’est pas la langue quotidienne. Mais tout s’écrit en français, y compris les comptes des fermiers ! À la fin du XIXe siècle, on assiste à la renaissance du régionalisme avec Frédéric Mistral et le félibrige. Mistral remporte même le prix Nobel en 1904. Mais, en fait, il s’agit par moments de la résurrection d’un cadavre : les langues régionales sont de facto mortes. Cependant, elles correspondent à une conscience, à des accents qui malheureusement, se perdent…

Les langues régionales ne connaissent-elles pas un nouvel engouement dans les années 1970 ?

Ce mouvement, hostile à la centralisation parisienne, connaît effectivement son heure de gloire après Mai 68, avec à sa tête un professeur d’occitan de Montpellier, Robert Lafont. Mais les velléités de faire revivre les langues régionales se heurtent à la puissance du français, puissance qui passe notamment par la télévision.

En 1790, la Révolution instaure les départements. Comment la population accueille-t-elle cette réforme ?

Plutôt bien. Le système fonctionne avec cette idée que le chef-lieu doit pouvoir être atteint en une journée de cheval depuis les limites du département. En revanche, les révolutionnaires ont renoncé à un absurde projet de découpage en cent petits carreaux ! Préfets et sous-préfets seront ensuite mis en place sous Bonaparte. Personne n’y touche jusqu’à la réforme du régime de Vichy, qui crée des préfets de région, reprenant ainsi un vieil idéal mistralien. À la même époque, Jérôme Carcopino, ministre de Pétain, veut ressusciter les langues régionales. À la Libération, la République conserve cette organisation administrative. Puis, l’idée que tout ne peut pas fonctionner avec un système aussi centralisé resurgit. Ainsi Simon Nora, alors dans l’équipe de Pierre Mendès France à Matignon, écrit un texte contre la centralisation. Mais, plus tard, lors du référendum de 1969, la réforme du Sénat échoue. Il faut ensuite attendre les lois de décentralisation Defferre de 1982. Et, désormais, la réforme actuelle qui a le mérite d’agréger des régions existantes et non de redécouper dans le vif.

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