Rencontre et voyages sur la carte du temps…

       

« Estamos aquí ! » Ces mots venaient d’une petite fille assise sur le seuil de la « bijouterie Aivadian ». Sa voix était forte et son ton catégorique. Le doigt pointé sur un plan de la ville, qu’elle avait étalé sur ses genoux, elle s’adressait à ses jeunes parents qui l’attendaient de l’autre côté de l’étroite rue de l’Ancien Courrier. Elle devait avoir quatre ans, tout au plus. Mais tout dans son physique, son regard, ses paroles et ses gestes témoignait de la future femme qu’elle serait un jour. Bien charpentée et le verbe impératif, sa vie ne sera pas faite d’imprévus ou de sottes aventures ; elle voyagera toujours avec une carte à la main qui lui indiquera les chemins où se risquer, me disais-je. L’observant, je pensais aussi à ces enfants d’Espagnols nés dans cette ville dans les années 45-50. Eux ne passaient pas la frontière en famille pour aller visiter une cité dans la catalogne voisine. Pour les plus « engagés » de leurs pères, il fallait d’abord briser un interdit moral et politique : « ne pas aller chez Franco ». Mais surtout, aucun ne possédait une voiture : tout juste un vélomoteur, au mieux, pour aller travailler sur un chantier, dans une vigne. Certaines familles, cependant, une fois l’an, pour la fête du « pueblo », l’été, prenaient le train. Le voyage, en ce temps-là, était long. Long, interminable, épuisant. Il faisait chaud. Les voitures étaient en bois, comme les sièges, qui cassaient les dos. L’atmosphère y était suffocante, l’ambiance tendue. Et les séjours au village, dans une petite maison basse et sombre, éprouvants. Le soleil brûlait les corps et les esprits, tôt le matin ; l’eau était sévèrement rationnée ; et les mœurs rigides et les filles « cloîtrées ». Nous en revenions toujours avec le sentiment d’être tombés dans de plus grandes misères que les nôtres. Sentiment vite refoulé, toutefois. « Estamos aquí ! ». Oui, petite fille ! Tu ne le sauras jamais, mais ces mots, je les ai souvent entendus et souvent prononcés. Ici et ailleurs, dans ton pays, qui était aussi celui de mon grand-père. J’aurais aimé te le dire, m’asseoir près de toi. Sur la carte du temps, nous nous serions alors promenés tout en nous racontant nos voyages d’enfants. « habría sido bien, no ? »

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