Contre-Regards

par Michel SANTO

Souvent les hommes restent debout près de la mer. Ils regardent le bleu. Ils n’espèrent rien du large…

       

Photo © Sarah Ann Loreth

 

Souvent les hommes restent debout près de la mer. Ils regardent le bleu. Ils n’espèrent rien du large, et pourtant demeurent immobiles à le fouiller des yeux, ne sachant guère ce qui les retient là. Peut-être considèrent-ils à ce moment l’énigme de leur propre vie.

L’objet d’Une histoire de bleu est précisément d’explorer ce regard, ce tête à tête singulier de l’homme avec une apparence d’infini, ce dialogue hésitant qui se poursuit aussi bien dans l’amour et face a la mort que sous les voûtes des églises ou sur les rivages de la mer.

Semblable au cortège des neuf muses, Jean-Michel Maulpoix nous propose dans cette Histoire du bleu, neuf courts chapitres réunissant chacun neuf textes, qui invite à retrouver dans l’équilibre même de leur écriture cette plénitude longuement recherchée.

Extraits :  

Ils regardent le bleu, mais ils ne seront jamais le dire.

Le monde est un vaste pays inconnu que l’on contemple depuis les terrasses. On choisit les chambres avec vue, celles  qui donnent sur la mer, même si l’on sait que la mer ne se donne pas. On l’entend crier derrière les volets : elle est la gorge de la nuit, la voix de ce qui ne parle pas, la récitation muette des lointains, la causerie assourdie du silence, une belle alliance de mots posés comme un emplâtre sur le vide de la langue… Elle ne dit rien, n’explique rien, ne délivre pas de leçon. Et pourtant il convient d’y prêter l’oreille. Écouter ce bruit n’est que vivre et se tenir en soi : habiter sa propre pâleur, avec ce curieux désir de couleurs qui démange, qui agace, ce goût de sucre que laissent dans la bouche certains mots. L’infini nous colle aux paupières et nous fait un  visage enfariné de clown.

 

Ils sortent de leur asile pour aller sur la mer.

Ce sont des robinsons malades : Il leur faut piétiner le bleu. Des plages n’y suffisent pas, ni de longues stations dans les ports, accoudés au parapé de pierre, ni leurs collections d’images peintes, leurs croix de fer forgé, leurs idoles de plastique ou de bois peint, leurs carnavals et leurs cortèges commémoratifs. Il leur faut encore des mots insolvables et des figures de rhétorique, des phrases ou la pensée flotte dans des habits trop grands, des fleurs en bouquet ou en pots, des symboles, des rites et des systèmes, toutes sortes de machines fabriquant des éclairs et de la fumée, de grandioses mises en scène de Naissances et Apocalypses. Prêter à leur âme des contours, la mettre en boîte, et s’enfermer avec elle dans ce sépulcre, le dos tourné au bleu du ciel.

 

Tu baigne dans le songe, tu perds pied en toi-même.

Ta pensée est sans fond. Le temps te creuse et te ravive. Tu voudrais faire escale sous un azur nouveau.

Tu voudrais t’asseoir au fond de la mer comme les dieux installés dans le ciel, en rond autour d’un puits dont ils remontent, de temps en temps, une âme, un regard d’homme, un cœur de femme, ou quelques livres très anciens dont l’encre violette a pâli.

Tu es un puits de chair plein de chimères.

 
Jean-Michel Maulpoix : Une histoire de bleu/Mercure de France, 1992 (Son site est ici)

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Commentaires (2)

  • Eric Claver AKAFFOU

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    Beau texte. Pour l’anecdote, je connais l’homme, puisque je l’ai eu comme professeur à Paris-X Nanterre. Je crois me souvenir que les étudiantes le voulaient tellement pour directeur de recherche que je ne me suis pas intéressé à son oeuvre 😉

    Reply

    • Michel Santo

      Michel Santo

      |

      Cela ne m’étonne pas Éric ! C’est aussi un très bel homme… et un grand poète. Un de ceux, rares (Bonnefoy, Jaccotet…) que je lis régulièrement sans jamais me lasser…

      Reply

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