Contre-Regards

par Michel SANTO

La Plume d’Aliocha: DSK, la justice, l’ordre moral et la politique.

Remarquable analyse de La Plume d’Aliocha:

Ainsi donc, il faudrait observer en silence. Suivre le procès dit du « Carlton » dans lequel une poignée de notables de Lille et une star politique sont accusés de proxénétisme aggravé, et ne rien dire. Sous peine, en émettant le plus léger froncement de sourcil, d’être accusé de vouloir instaurer un ordre moral à la manière du sombre Savonarole (ci-contre). Il faudrait de surcroit – on m’y a enjoint sur Twitter – prendre la défense de« l’homme à terre », autrement dit de DSK. Relayer l’hypothèse du possible complot. S’abstenir surtout à tout prix de juger le comportement sexuel de l’intéressé et de ses si gentils petits camarades. Ceux qui parlent au choix pour évoquer les femmes, de « négresses », de « dossiers » ou de « grosses ». Parce que voyez-vous le cul aujourd’hui, c’est un peu comme le culte hier, un truc sacré, intouchable, non pas une liberté mais La liberté fondamentale, la plus noble conquête de l’ homme occidental qui a déjà tout dompté et aborde le combat suprême : embrasser sa sexualité sans plus ni peur ni honte. Contre cet objectif si fabuleux, aucun obstacle ne sera toléré. A l’exception, parce qu’elles sont trop visionnaires pour être réellement comprises, des réflexions désespérées de Houellebecq ou, plus récemment, de l’inclassable et troublant auteur de la Fleur du capital.

Du droit, rien que du droit

Le président du tribunal correctionnel de Lille, qui a la lourde charge d’organiser les débats de l’affaire du Carlton, a posé les règles d’entrée de jeu, raconte Pascale Robert-Diard au soir de la première audience« Le tribunal, a-t-il déclaré, n’est pas le gardien de l’ordre moral, il est celui du droit et de sa bonne application. Il n’entend donc pas revenir sur ces détails, ces anecdotes, mais évoquer les faits pour les évaluer uniquement sous l’angle de la qualification pénale de proxénétisme aggravé », reprochée aux quatorze prévenus ». Saine réaction dans un dossier aussi glissant et médiatisé. La question qui se pose aux juges, la seule, est la suivante : DSK est-il juridiquement coupable de proxénétisme dans cette affaire ? Quant à ses pratiques sexuelles, on en pense ce qu’on veut, elles ne sont pas répréhensibles pénalement et doivent donc être tenues l’écart, pour ne pas influencer les débats judiciaires.

Pas de sensationnel

De leur côté, les chroniqueurs judiciaires ont évité volontairement jusqu’ici, comme à leur habitude – et c’est l’honneur de cette profession – de sombrer dans le graveleux et le sensationnel. Les professionnels de la chronique judiciaire font preuve d’une vigilance sans faille pour protéger l’anonymat d’une victime, taire un détail qui n’apporte rien à la compréhension du dossier mais pourrait faire du mal inutilement, rendre compte fidèlement des débats, restituer une phrase prononcée dans le prétoire au mot près (quitte à vérifier auprès des confrères ou à se taire en cas de doute), bref, c’est un journalisme haut de gamme et j’invite chacun à le vérifier  en confrontant les compte-rendus.  Vous trouverez éventuellement des différences de perception et d’angles – quoique minimes, les pros du prétoire voient généralement les mêmes lignes de force et saisissent les mêmes moments forts – mais à mon avis peu ou pas de divergences et moins encore d’oppositions. Les débats relatifs au vocabulaire sont également à leur honneur car ils montrent qu’il y aun travail dans le choix des mots, même si on peut discuter le résultat (ouvrez les liens, ce sont de vraies sources de réflexion).

De quoi peut-on donc débattre ?

Pour autant, si la justice et les chroniqueurs judiciaires s’astreignent à respecter les règles de leurs exercices respectifs,  tout particulièrement dans un dossier qui pousse à la dérive, rien n’empêche le citoyen de débattre de ce qu’on lui raconte. C’est même à nourrir le débat démocratique que sert, me semble-t-il, l’exercice de la liberté de la presse. Ne serait-ce pas une faute que de s’abstenir de s’emparer du sujet quand tant de professionnels font en sorte de nous donner les moyens d’en discuter ?

Or j’aperçois ici quelques sujets de débat.

Nous laisserons de côté les pratiques sexuelles dont je conviens volontiers qu’elles sont de nature privée même pour les personnages publics. Surtout que l’inénarrable Dodo La Saumure nous explique qu’on ne peut pas sacraliser la sodomie en autorisant le mariage homo et reprocher ensuite à DSK de la pratiquer sur un rythme industriel. Je n’invente rien sauf le rythme industriel, pour entendre l’orignal de cette merveille, c’est par ici. Si Dodo souhaite un jour arrêter d’exploiter des mères de famille aux abois en en faisant des objets sexuels qui pleurent pendant les sodomies, il pourra se reconvertir en dialoguiste de film, voire en souffleur d’arguments foireux pour avocats en panne d’inspiration.

Les pratiques sexuelles étant sagement mises de côté, que nous reste-t-il ?

L’essentiel.

Par exemple qu’un homme politique sujet à une passion frénétique (au sens étymologique du terme) puisse tomber dans les filets d’une bande de notables provinciaux franc-maçons qui voient dans cette aimable faiblesse (euphémisme) l’occasion de rencontrer l’intéressé, de satisfaire son besoin, par conséquent de le tenir par là, à l’instant et à long terme pour au choix, le faire chanter (pourquoi pas ?), obtenir de lui privilèges et passe-droits, grimper l’échelle sociale, se faire mousser, menacer, avilir, corrompre….N’oublions pas que DSK était le favori de la présidentielle. Et que nos compères le savaient. Il avaient même misé sur le candidat, le cadre d’Eiffage le confie sans problème. Celui-ci aurait-il été reconnaissant ou au contraire ingrat, nul ne le sait. Aurait-il cédé à une éventuelle pression ou résisté ? Toujours est-il que quand on s’est ému de voir François Hollande voyager à scooter pour retrouver dans un appartement appartenant à des gens bizarres une actrice, on ne peut que frémir en voyant un homme politique s’offrir ainsi à tous les chantages et toutes les pressions en étalant son goût de la sodomie à la chaine dans des rendez-vous libertins. Qui nous dit qu’il n’y a pas eu des photos de ces jolies rencontres à poil et à plusieurs  ?

Et que dire en termes d’engagement politique d’un homme qui défend des idées socialistes et dont l’exigeante passion l’amène, à l’insu de son plein gré – dit-il -, à sodomiser des mères de famille aux abois et d’autres femmes (je n’emploie pas « jeunes filles » c’est une expression de proxénète fayot à la barre du tribunal, ce que je ne suis pas) victimes de rien moins que de trafic d’êtres humains ? Il serait de droite, ce serait aussi grave, m’a-t-on objecté sur Twitter. Assurément. Mais je pointe ici un grave problème de cohérence entre le discours et les actes qui s’ajoute à la faute de base. Ainsi que me l’explique régulièrement un ami lettré, en démocratie, on peut difficilement critiquer une opinion, en revanche, il est possible de dénoncer une incohérence entre les idées affirmées et les actes. Ce que je fais ici. DSK peut sodomiser, autant qu’il veut. Mais pas des prostituées potentiellement victimes de traite des êtres humains. Pas des mères de famille qui n’ont plus que cette solution pour nourrir leurs gosses. Il ne le savait pas. Allons donc….Je gage que l’homme ne boit que des grands bordeaux et ne mange que de la viande de Salers. Mais à supposer même que ce ne soit pas le cas, tout homme politique a inscrit dans son ADN que « savoir c’est pouvoir ». Celui qui sait domine celui qui ignore. De sorte que l’homme politique est avide de savoir. Quand il ignore, c’est qu’il ressent un intérêt supérieur à ignorer. Ici il est évident et d’ailleurs affiché par ses camarades : ils lui cachaient, pour le protéger, qu’ils lui offraient des putes. Et DSK n’avait plus qu’à faire semblant d’ignorer aussi…

Et le journalisme politique dans tout ça…

On pourrait aussi utilement se demander comment ils se sentent aujourd’hui, après le FMI (souvenez-vous qu’il avait humilié la France en troussant une salariée du FMI) le Sofitel et le Carlton (oui ça fait beaucoup de complots contre un innocent), donc après ces illustrations d’une dangereuse faiblesse et d’une hasardeuse conviction politique, les journalistes politiques qui n’ont pas pris la mesure du personnage et qui ont minimisé au nom de la bien commode vie privée et de la crainte de l’ordre moral (qui semble être à l’air du temps ce que le père fouettard fut aux enfants, un monstre inventé pour avoir la paix) la réalité du candidat. Ils nous l’ont si bien vendu, qu’aujourd’hui encore il reste  une sorte de héros qui, s’il avait été élu, nous aurait tiré de la crise. Et qu’importe si sa société surendettée et  son associé suicidé tendent à invalider quelque peu le scénario du génial économiste….

Pour alimenter le débat et, au-delà de DSK, réfléchir sur la prostitution, il faut lire les témoignages des prostituées parties civiles. Celle qui dort dans une cave, en tenue de marchande de sexe roulée en boule dans un sac de couchage, toujours prête, au cas où il faudrait venir s’offrir au visiteur occasionnel et attendre d’être évaluée, choisie ou renvoyée à l’ombre. Ah, comme il doit être terrible ce sentiment de soulagement quand on n’est pas choisie, mêlé au regret de perdre de l’argent et à l’inquiétude alimentaire de risquer un jour de ne plus plaire au client. Le malheur, c’est compliqué, toute en nuance entre gris pale et noir. Il y a celle qui doit faire une pipe au marchand de chaussure nain pour 150 euros.  Il est juif, il ne veut pas qu’on sache qu’il se fait sucer par une arabe. Et puis le cas sordide de la fille saoule dans les chiottes qu’on ne sait combien de charmants messieurs se disputent à même le carrelage en appelant cela du « libertinage ». Des jeux  entre adultes consentants, plaident la défense et les beaux esprits pour qui éviter le« retour à l’ordre moral » (lequel , on n’en sait foutre rien !) justifie bien de sacrifier une pute  inconsciente et victime d’une tournante de luxe dans un restaurant chic. Après tout, c’est une pute, m’a-t-on encore faire observer sur twitter, elle n’avait qu’à pas se trouver là. C’est fascinant comme les donneurs de leçons peuvent avoir la morale souple quand il s’agit d’eux-mêmes ou de leurs protégés. En tout état de cause, voyez comme ils sont drôles les proxénètes.  Dodo, il cause comme Audiard. Et puis il est gentil avec ses filles, sur 80 euros de passe, il ne prend que 40 euros de commission d’apporteur d’affaires et 5 pour nettoyer la chambre. Sa chambre, elle se nettoie, le corps de la femme qui s’est laissé passer dessus pour nourrir ses enfants, il n’oubliera pas lui, ce genre de tâche ne se nettoie pas. Il s’en fout Dodo, grâce à lui, des connes à 25 de QI gagnent de quoi vivre, il est philanthrope Dodo, et même théologien qu’il dit, il a monté une association qu’il a appelé Marie-Madeleine, du nom de la pute magnifique de l’évangile que l’Eglise a faite sainte. Elle a séché les pieds du Christ avec ses cheveux, dans un acte sublime d’amour et de repentance. Mais qu’arrivera-t-il à celle qui n’a pas pu parler au directeur du FMI parce qu’elle l’avait en bouche ? Tout le monde n’a pas la chance de tomber sur Jésus.

SMMBS02

Un homme politique qui aspire à des responsabilités nationales dans une période aussi troublée cela impose des …..(je mets en garde les oreilles chastes, je vais prononcer un mot très choquant) …devoirs. Ce n’est pas ce procès-là qui se joue à Lille car un procès sert à déterminer s’il y a eu ou non des infractions à la loi de commises. Ne pas être à la hauteur d’une fonction ne constitue juridiquement ni un crime, ni un délit. Sodomiser des prostituées non plus, même si un doute a surgi au fil des débats sur le consentement de l’une d’entre elles et donc un soupçon de viol. C’est l’affaire de la justice. Le citoyen quant à lui est en droit de mener le débat sur tout le reste. Dans le respect des faits et sous réserve de ce que seront les conclusions judiciaires. Nous entrons dans un monde infiniment subtil. Il faut accepter d’en payer le prix : danser sur un fil au-dessus du vide. Débattre au milieu des interdits fondés ou non, réels ou imaginaires, sur fond d’incertitude, avec prudence et humilité. Mais débattre quand même, ne pas se laisser voler sa liberté de penser, sous aucun prétexte.

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