
Il arrive quâun livre nous donne le sentiment Ă©trange de parler Ă notre place. Non parce quâil raconte notre histoire, mais parce quâil met des mots sur ce que nous ne savions pas encore nommer.
Je lisais ces jours-ci Ghost Stories de Siri Hustvedt. Ce rĂ©cit, Ă©crit aprĂšs la mort de son mari, lâĂ©crivain Paul Auster, est celui dâune femme qui tente de comprendre ce que le deuil fait au vivant.
Elle y évoque Maurice Merleau-Ponty et ce phénomÚne que connaissent certains amputés : le membre fantÎme.
Le membre nâest plus lĂ . Pourtant la sensation demeure. Une douleur parfois. Une dĂ©mangeaison. Une prĂ©sence.
Le corps sait quelque chose que la raison ne parvient pas Ă effacer.
Siri Hustvedt voit dans cette expérience une image possible du deuil.
Certains ĂȘtres prennent dans notre existence une place si profonde quâils finissent par faire partie de notre maniĂšre mĂȘme dâhabiter le monde.
Leurs paroles.
Leurs habitudes.
Le regard quâils portent sur les choses.
Leurs silences parfois.
Lorsquâils disparaissent, quelque chose sâinterrompt.
Et pourtant quelque chose demeure.
Une phrase que lâon sâapprĂȘte Ă partager.
Une lumiĂšre qui aurait retenu leur attention.
Un détail aperçu dans la rue.
Le geste part encore vers eux.
Comme le membre absent de lâamputĂ©.
Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que certains deuils paraissent si longs. Ils ne concernent pas seulement la mĂ©moire. Ils touchent Ă la maniĂšre dont le monde se prĂ©sente Ă nous.
Alors revient cette phrase de Siri Hustvedt :
« Les morts ne sont plus dans le temps. »
Ils ont quitté le temps des horloges et des calendriers.
Mais ils demeurent dans un autre temps.
Celui des gestes.
Des regards.
Des habitudes.
De cette part de nous-mĂȘmes que leur prĂ©sence a façonnĂ©e.
Non comme des souvenirs que lâon convoque.
Comme des présences devenues invisibles.