Contre-Regards

par Michel SANTO

Benjamin Crémieux, un éminent narbonnais, grand critique littéraire et romancier…

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Longtemps j’ai écouté, tous les samedis matins, sur France Culture, loin de Narbonne, la ville natale de son père et la mienne, Francis Crémieux et son émission le Monde contemporain, animée avec Jean de Beer. Deux talents, deux personnalités aux fortes convictions; deux voix politiquement très opposées et cependant profondément respectueuses l’une de l’autre.  Journaliste communiste écarté de l’antenne en novembre 1948 en raison de sa participation à une manifestation devant les studios de la Radiodiffusion française, Francis Crémieux n’est réintégré dans son poste de rédacteur en chef qu’en 1981. Jean de Beer, lui , était gaulliste et chrétien. Ancien secrétaire général du Pen Club français, il est l’auteur de plusieurs essais tel le Tombeau de Jean Giraudoux (1952), une étude sur Montherlant ou l’Homme encombré de Dieu (Grand prix de la critique 1963), notamment.

Tous deux ont disparu, mais j’ai encore présente à l’esprit, non la teneur de leurs échanges, bien évidemment, mais la vivacité de ton avec laquelle ils défendaient leurs arguments et  convictions. J’ignorais alors, jeune narbonnais expatrié en région parisienne, que ce Francis Crémieux là était le fils du critique Benjamin Crémieux, né le 1er décembre 1888 au 30 de la rue du Pont-des-Marchands à Narbonne. Une plaque commémorative, tout près de l’appartement que j’occupe, maintenant que me voilà revenu au pays, le signale.

Benjamin Crémieux, intellectuel brillant, chargé de missions diplomatiques, était aussi un découvreur passionné de la nouveauté littéraire : en 1924, il publie dans la Nouvelle Revue française la première étude connue sur l’œuvre de Proust. Cf « le Petit Narbonnais ». À la même époque, il révèle aussi Pirandello au public parisien, en faisant jouer ses plus importantes pièces. Mais Benjamin Crémieux,  n’oubliera  jamais ses origines méridionales et le riche passé du Languedoc où ses aïeux juifs s’étaient réfugiés dès le XIVe siècle.

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C’est en  1921 qu’il publie son premier roman autobiographique, Le Premier de la classe. Il y  relate son adolescence narbonnaise et ses études au collège Victor Hugo. « Le Premier de la Classe »‘ est à la fois le roman de l’enfance et un roman sur le narbonnais. L’histoire d’un petit garçon endoctriné par son professeur du collège, qui se croit destiné à découvrir le trésor des Albigeois caché dans un souterrain de Fontfroide . Ce roman, le seul qu’il ait jamais écrit, est difficile à trouver dans une édition « papier », mais à force de recherches, j’ai finalement réussi à me le procurer dans une version numérique d’assez bonne qualité (EPub), gratuitement mise à ma disposition par une grande bibliothèque … canadienne! et l’ai pu lire enfin sur mon Ipad.

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Bruno Curatolo, le présente ainsi:

Au fil des premières pages, nous apprenons progressivement que le narrateur – le récit est conduit à la première personne –, âgé de treize ans, brillant élève de quatrième, rêve d’un destin exceptionnel : « J’imagine, dans une édition future du Larousse, le début de la biographie : “Rigaud (Jean-Hippolyte), né à Auzargues, le 12 novembre 1899, d’un père établi chapelier dans cette ville. Passe son enfance et fait ses premières études dans sa ville natale…”»; ce «coin perdu du Bas-Languedoc», transposition évidente de Narbonne, ville natale du romancier, va devenir, dans la deuxième partie, un haut lieu de l’Occitanie, telle que les Cathares l’avaient conçue, après que notre adolescent eut fait la connaissance de Raymond d’Auzargues, noble et bossu, venu au collège comme professeur remplaçant : « sans doute descendait-il de ces comtes d’Auzargues dont le blason timbre le porche de la tour Wisigothe et le cœur de la cathédrale Saint-Paul. » (107) Cet étrange personnage, doté d’une jeune sœur, Denise, du même âge que Jean, va faire de celui-ci son héritier spirituel en le persuadant, gravures à l’appui, que son ancêtre du côté maternel, Noguaret ou Nouguaret, fut au service du seigneur d’Auzargues lors de la croisade des Albigeois.

Pour inciter à sa lecture, voici quatre extraits de cette admirable prose:

Les bruits de la rue des Marchands s’amortissent en traversant les portes et les fenêtres fermées, avant de parvenir jusqu’à mon lit et m’y bercer. J’écoute. Les grands ciseaux de M. Blum. le tailleur, mordent le drap qui grogne. L’accordeur éprouve ses claviers touche après touche, en suçant son diapason nasillard. Dans la rue cahote la grande charrette du revendeur de sarments et sa femme, juchée tout en haut du tas, rallie les ménagères sur un ton suraigu. La cliquette du marchand de plaisirs imite les castagnettes ; l’homme des gâteaux à l’anis chante sa cantilène : C’est moi qui les fais, c’est moi qui les vends, C’est ma belle-mère qui mange l’argent… Et, à intervalles réguliers, une poissonnière lance son cri : « Hareng tout vivant », qui décroît à mesure qu’elle s’éloigne vers la place des Quatre-Fontaines. »

La même petite émotion nous serre à la gorge chaque fois que nous franchissons en fraude, par dessus les fils de fer épineux, la voie ferrée, qui mène en Espagne. Alors apparaissent les domaines de Montfort et de Tapis, les ruines romaines de la teinturerie de pourpre, et le sentier court bientôt au milieu de flaques remplies d’une eau saumâtre, toute chargée déjà du parfum de l’étang. Les premières cigales grésillent dans les oliviers et les figuiers-fleurs, et nous ne tardons pas à arriver au bord de la dune d’où l’on peut contempler tout l’étang avec ses eaux glauques, ses cheveux d’herbes et les bourgades lacustres où vivent les pêcheurs et qui étincellent au loin sous le soleil. Nous gagnons la petite plage et nous déshabillons pour le bain, à l’abri des barques échouées. Rien n’existe plus que le bruit des cigales, que l’odeur et l’éclat des eaux où nous plongeons avec délices.

Les canaux du Nord ont leurs poètes et leurs peintres. Ceux du Midi ne les ont point eus encore. Au coucher du soleil, à Béziers, le canal de Paul Riquet, bordé de hauts cyprès touffus, est comme une lame d’acier bleui qui plonge dans le sang du soleil. Le canal de la Robine à Narbonne glisse vers Mandirac, Tournebelle et Sainte-Lucie, tantôt doré, tantôt vert, tantôt gris, entre deux rangées de peupliers qui sont des cyprès joyeux, des touffes de lauriers roses et les palissades de roseaux qui protègent des maraudeurs les vergers et les treilles des « grangeots ». Les sarcelles et les macreuses le hantent, là où il côtoie les étangs, et parfois en septembre, un héron jaune et rose, posé sur une patte, s’envole majestueusement à l’approche d’une charrette de raisins.

De la place des Quatre-Fontaines, avance dans ma direction une mélodie de mandolines et de guitares. Je me dissimule dans une entrée ouverte. La troupe passe, cadençant le pas… C’est l’amour encore qui guide ces donneurs de sérénades sous les fenêtres des jeunes filles endormies que leur concert réveille doucement et chacune se précipite aux jalousies qu’elle entr’ouvre sans bruit, pour reconnaître s’il y a, parmi les musiciens, le valseur qu’au bal du dernier dimanche elle avait préféré. La retraite espagnole s’éloigne vers la rue des Nobles. La grêle musique décroît et meurt. Le père de Baimigère a donné un grand coup de poing sur le marbre de la table. Il n’a plus d’argent devant lui. Le gros Molinier fourrage dans un énorme tas de louis et de pièces d’argent. Le père de Baimigère n’a pas plus de chance au jeu qu’ailleurs… La rue des Nobles m’a conduit jusqu’à la rue Mosaïque que je longe lentement. Me voilà parvenu dans les mauvais quartiers des rixes nocturnes et des bars à rideaux rouges, fermés à cette heure. Minuit sonne à la tour Wisigothe, et pourtant, à travers bien des volets filtre encore une clarté rose.

Extraits de: Crémieux, Benjamin, 1888-1944. « Le premier de la classe, roman. » iBooks. Michel Santo.

NB: Pour celles et ceux que cette version numérisée intéresse, il suffit de me le faire savoir et la ferai suivre par courrier électronique…

 
       
 

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