Contre-Regards

par Michel SANTO

La joie du sport !

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En pleine coupe du monde de foot, que je ne suis pas ou peu, ou de façon très distraite, ce joli texte de Jean-Pierre Naugrette, plein d’ironie métaphysique, publié dans la Revue des Deux Mondes. 

La joie du sport

Retour de son walk matinal, le blogueur parcourt de son œil acéré la chronique de Luc Ferry, dans le Figaro. L’éminent kantien à qui rien ne résiste de la Critique de la raison pure jette son dévolu sur la coupe du monde. Pour les lecteurs un peu à côté de la plaque, signalons qu’il s’agit de la Coupe du monde de football. Celle-ci se déroule actuellement au Brésil et fait l’objet d’une couverture médiatique supérieure en puissance de feu à un numéro spécial de la Revue des Deux Mondes. C’est dire l’ampleur d’une telle apocalypse. Notre kantien national s’en irrite, ce qui nous surprend, car notre curiosité naturelle nous avait appris de longue date combien sont grandes les vertus du football. Au moins aussi importantes, en tout cas, que les vices nombreux dont ce sport est coutumier.

Est-ce parce que notre kantien national ne voulait pas faire comme tout le monde, c’est-à-dire être content ? S’est-il obligé à dire du mal d’un phénomène dont au fond de lui-même, il ne pense que du bien ? Notre humble avis est qu’il est parti trop tôt et qu’il n’y a rien d’intolérable à la pensée d’être comme tout le monde. Au lieu de cette humilité de base, notre kantien ironise, il fait exprès de dire des gros mots qui choquent. Eh bien nous lui disons : faux départ ! Attendait-on la fanfare du coq gaulois au premier but ? C’eût été bien malvenu après le désastre de la précédente coupe dont personne n’a envie de reparler. Tout au contraire, nous avons vu arriver des pénitents de Port-Royal, répondant aux questions des journalistes sur le ton de chartreux pressés de retourner au silence de la cellule, se reprochant déjà, in petto, d’avoir trop donné au monde. La réalité métaphysique est que cette coupe, pour l’équipe de France, est un test moral grandeur nature. Le buteur Benzema, éclatant depuis les débuts de la compétition, se garde d’en rajouter. Il a raté le penalty contre la Suisse, qui eût emmené la France vers un six-zéro. Au lieu de quoi il a marqué encore, à l’extrême dernière minute, tellement extrême – la minute – qu’on eût cru à l’extrême-onction. Le but n’a pas été reconnu bon pour le service. L’intéressé n’a pas moufté, il est parti au vestiaire son capuchon de chartreux sur la tête.

Est-ce un crime de se réjouir de cette victoire française ? Un rétrécissement de l’esprit ? Non. C’est simplement l’esprit d’équipe qui fait son petit travail d’approvisionnement en bonheur. Les Suisses eussent-ils gagné que nous n’aurions pas plus mal dormi pour autant. Nous aurions été quittes pour un « dommage » et nous aurions applaudi nos voisins helvètes à qui nous devons de belles montagnes et une admirable littérature, voilà tout. Mais voici que tout à coup les portes de la gloire s’entrouvrent timidement. Timidement, certes, mais il y a un grincement, sans conteste. Déjà on entend des murmures, des : « et si… » Or l’impératif kantien est clair : ne pas se prendre le chou, ne pas charger la barque à moins que l’on souhaite la voir couler à pic (la chose n’est pas impossible connaissant le goût français pour la chute). Et puis voyez les grandes équipes, telles l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre : toutes ces baronnies gisant désormais à terre, encombrées de leurs trophées comme de vieux maréchaux soviétiques ployant sous l’écusson de Lénine. Les gloires retrouvent le néant bienheureux tandis que les parias d’autrefois, comme la France, remontent en selle. Cette coupe a pris l’allure d’une chanson de geste.

Au vu de cette accélération « vertigineuse » (titre de l’Équipe samedi matin) la Revue des Deux Mondes prend clairement position. N’hésitons pas à bondir d’enthousiasme. Pour la première fois depuis des siècles, il redevient possible d’encourager son équipe sans passer pour un monstre de fascisme larvé. Avis à la population : il est permis d’être joyeux sans perdre des points. Nul doute que nous allons bientôt lire des commentaires avisés sur le mode : « Pourquoi ce qui marche si bien sur un terrain de foot ne marche pas dans les cabinets ministériels chargés de gagner la coupe du monde de l’économie ? » Une bonne question que notre kantien national traitera le moment venu. Il faut s’en réjouir. Car en effet, il y a déjà des leçons à retirer de ces premières batailles. Pour la guerre, c’est encore une autre affaire. Patience !

NB. Jean-Pierre Naugrette, collaborateur de la Revue des Deux Mondes, vient de publier aux éditions de La Différence Pelé, Kopa, Banks et les autres. Les dieux de mon enfance.

  Via la Revue des Deux Mondes – La joie du sport.

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