Contre-Regards

par Michel SANTO

La politesse serait elle un vilain défaut.


La politesse serait-elle devenue un très vilain défaut ? De celui que notre époque considère, à l’inverse du sens commun, comme la « marque » des esprits libres. De ces esprits que nous offrent en spectacle certains plateaux de télévision où l’insulte et la vulgarité sont élevées au rang de valeurs émancipatrices. C’est la réflexion que je me faisais hier, me promenant dans les rues de Narbonne, après m’être fait bousculer par trois ou quatre personnes sans autres distinctions apparentes que leur âge et leur vêture. Des espèces de zombies modernes aux regards vides et pleins de ce mépris souverain à l’égard de quiconque à le malheur de se trouver sur la trajectoire de leur pauvre chemin de vie. À ceux là, qui ne me liront sans doute pas, j’offre ce texte de Bergson. Limpide, il coule d’un seul trait dans une prose raffinée. La politesse d’un grand esprit qui savait porter à la connaissance de tous des vérités qualifiées pourtant de philosophiques. Je l’offre aussi à ceux qui me liront en leur souhaitant de trouver dans l’élégance de cet écrit un viatique passager pour s’en aller dans les rues de nos villes affronter la bêtise et la vulgarité que magnifie notre temps…

H.Bergson :

Au fond de la vraie politesse vous trouverez un sentiment, qui est l’amour de l’égalité. Mais il y a bien de manières d’aimer l’égalité et de la comprendre. La pire de toutes consiste à ne tenir aucun compte de la supériorité de talent ou de valeur morale. C’est une forme de l’injustice, issue de la jalousie, de l’envie, ou d’un inconscient désir de domination. L’égalité que la justice réclame est une égalité de rapport, et par conséquent une proportion, entre le mérite et la récompense. Appelons politesse des manières, si vous voulez, un certain art de témoigner à chacun, par son attitude et ses paroles l’estime et la considération auxquelles il a droit. Ne dirions-nous pas que cette politesse exprime à sa manière amour de l’égalité ?

La politesse de l’esprit est autre chose. Chacun des hommes a des dispositions particulières qu’il tient de la nature, et des habitudes qu’il doit à l’éducation qu’il a reçue, à la profession qu’il exerce, à la situation qu’il occupe dans le monde. Ces habitudes et ces dispositions sont, la plupart du temps, appropriées aux circonstances qui les ont faites; elles donnent à notre personnalité sa forme et sa couleur. Mais précisément parce qu’elles varient à l’infini d’un individu à l’autre, il n’y a pas deux hommes qui se ressemblent; et la diversité des caractères, des tendances, des habitudes acquises s’accentue à mesure qu’un plus grand nombre de générations humaines se succèdent, à mesure aussi que la civilisation croissante divise davantage le travail social et enferme chacun de nous dans les limites de plus en plus étroites de ce qu’on appelle un métier ou une profession.

Cette diversité infinie des habitudes et des dispositions doit être considérée comme un bienfait, puisqu’elle est le résultat nécessaire d’un progrès accompli par la société; mais elle n’est pas sans inconvénient. Elle fait que nous nous sentons dépaysés quand nous sortons de nos occupations habituelles, que nous nous comprenons moins les uns les autres : en un mot, cette division du travail social, qui resserre l’union des hommes sur tous les points importants en les rendant solidaires les uns les autres, risque de compromettre les relations purement intellectuelles, qui devraient être le luxe et l’agrément de la vie civilisée.

Il semble donc que la puissance de contracter des habitudes durables, appropriées aux circonstances où l’on se trouve et à la place qu’on prétend occuper dans le monde, appelle à sa suite une autre faculté qui en corrige ou en atténue les effets, la faculté de renoncer, le cas échéant, aux habitudes qu’on a contractées ou même aux dispositions naturelles qu’on a su développer en soi, la faculté de se mettre à la place des autres, de s’intéresser à leurs occupations, de penser de leur pensée, de revivre leur vie en un mot, et de s’oublier soi-même. En cela consiste surtout la politesse de l’esprit, laquelle n’est guère autre chose, semble-t-il, qu’une espèce de souplesse intellectuelle.

L’homme du monde accompli sait parler à chacun de ce qui l’intéresse; il entre dans les vues d’autrui sans les adopter toujours; il comprend tout sans pour cela tout excuser. Ce qui nous plaît en lui c’est la facilité avec laquelle il circule parmi les sentiments et les idées ; c’est peut-être aussi l’art qu’il possède quand il nous parle, de nous laisser croire qu’il ne serait pas le même pour tout le monde; car le propre de cet homme très poli est de préférer chacun de ses amis aux autres, et de réussir ainsi à les aimer tous également . Aussi, un juge trop sévère pourrait-il mettre en doute sa sincérité et sa franchise. Ne vous y trompez pas cependant; il y aura toujours entre cette politesse raffinée et l’hypocrisie obséquieuse la même distance qu’entre le désir de servir les gens et l’art de se servir d’eux ».( ….).

 

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Commentaires (5)

  • Dani

    |

    Merci de votre élégance et pour le partage de ce texte .
    Sans doute que les indélicats ne vous liront pas ,mais ça va mieux en le disant …
    Belle journée !

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  • Michel Santo

    Michel Santo

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    Bonne fin de semaine à vous Dani !

    Reply

  • mim-nanou75.over-blog.com

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    merci pour ce partage.

    Reply

  • Michel Santo

    Michel Santo

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    Et merci pour votre repost… Bonne fin de semaine !

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  • Alphonse MARTINEZ

    |

    Merci Michel du rappel de ces valeurs hélas trop souvent oubliées par ceux qui devraient les appliquer.

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