Contre-Regards

par Michel SANTO

Le citoyen Regimbart!

GustaveFlaubert

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FLAUBERT, L’Éducation sentimentale

 

« Tous les jours, Regimbart s’asseyait au coin du feu, dans son fauteuil, s’emparait du National (1), ne le quittait plus, et exprimait sa pensée par des exclamations ou de simples haussements d’épaules. De temps à autre, il s’essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en boudin, et qu’il portait sur sa poitrine, entre deux boutons de sa redingote verte. Il avait un pantalon à plis, des souliers-bottes, une cravate longue ; et son chapeau à bords retroussés le faisait reconnaître, de loin, dans les foules.

A huit heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre, pour prendre le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son déjeuner, que suivaient plusieurs parties de billard, le conduisait jusqu’à trois heures. Il se dirigeait alors vers le passage des Panoramas, pour prendre l’absinthe. Après la séance chez Arnoux, il entrait à l’estaminet Bordelais, pour prendre le vermouth ; puis, au lieu de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un petit café de la place Gaillon, où il voulait qu’on lui servît  » des plats de ménage, des choses naturelles  » ! Enfin, il se transportait dans un autre billard, et y restait jusqu’à minuit, jusqu’à une heure du matin, jusqu’au moment où, le gaz éteint et les volets fermés, le maître de l’établissement, exténué, le suppliait de sortir. Et ce n’était pas l’amour des boissons qui attirait dans ces endroits le citoyen Regimbart, mais l’habitude ancienne d’y causer politique ; avec l’âge, sa verve était tombée, il n’avait plus qu’une morosité silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de son visage, qu’il roulait le monde dans sa tête. Rien n’en sortait ; et personne, même de ses amis, ne lui connaissait d’occupations, bien qu’il se donnât pour tenir un cabinet d’affaires. » (1) Journal républicain d’Armand Carrel, fondé en 1830, et qui joua un grand rôle dans les événements qui préparèrent la révolution de 1848.

 

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Commentaires (3)

  • raynal

    |

    Quel plaisir de lire cette prose, comme elle coule, comme est harmonieuse !

    Comme le personnage est merveilleusement campé et comme il est présent de façon quasi charnelle sous nos yeux !

    C’est la magie de Flaubert…Cela parait si facile et pourtant chacune des pages de l’education, de Salammbo ou de madame Bovary lui couta d’inimaginables souffrances…Pour chaque page écrite il
    en avait rédigé 20 raturant, biffant et recommençant, appliquant ainsi a la littérature le vieux precepte de Boileau pour la poésie…

     »Cent fois sur le metier, remettez votre ouvrage

    polissez le encore et le repolissez »

    et s’abimant la voix dans son gueuloir a Croissey a la recherche de la plus petite dissonnance ou dysharmonie dans sa prose..!

    Cela s’appelle l’exigence…Notion aujourdh’ui singulierement en déshérence…Et pourtant l’art peut il exister sans exigence ?

    Flaubert a écrit 5 ou 6 livres dans sa vie(mais quels livres !) a comparer avec nos vedettes mediatico littéraires actuelles qui nous pondent leur petit oeuf a chaque rentrée littéraire avec une
    regularité qui témoigne au moins du bon fonctionnement de leur transit intestinal…

    Bien a toi, Michel.

    Reply

  • Michel Santo

    |

    Je te l’avais dit, je crois, que cette  » éducation  » était de celle que je relisais souvent. Tout y est presenté de cette éternelle  » ménagerie  » sociale et politique dans laquelle , pour le
    meilleur et pour le pire, nous nous débattons.Ce personnage de Regimbart, entre autres, je l’ai sorti de son siècle pour en montrer toute la fraîcheur contemporaine. On en croise en effet tous
    les jours sur nos ondes, dans nos lucarnes, et parmi nos amis.

    On devrait toujours voyager avec cet oeuvre, un  » coeur simple  » et toute la correspondance de Flaubert pour que  » les écailles  » qui voilent le regard de nos contemporains tombent enfin….

    Bien à toi Jacques

    Reply

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