Contre-Regards

par Michel SANTO

Le Coin Lecture: « Mes amis » d’Emmanuel Bove.

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J’avais signalé, il y a peu de temps, ici-même, cette récente, et très soignée, réédition de ce chef d’oeuvre d’Emmanuel Bove (L’Arbre Vengeur): « Mes amis ». Un Bove dont Pierre Assouline dit: « qu’il avait le génie de parler de soi sans parler de lui. On ne fait pas plus discret. Pas la moindre tentation de draper ses réflexions sur les choses de la vie pour en faire des vérités universelles. » Parfois on se croirait dans un album de Sempé. La solitude, « l’énorme et insoluble problème, c’est la solitude. » (in: Mes amis) Je l’ai prêté à Jean Pierre Vialle qui, dans son blog: « Mes belles lectures », y dépose ses impressions de lecteur attentif. Il ne m’en voudra pas de ne pas toutes les reprendre dans ce « Coin lecture » de Contre-Regard.com:
Invalide de guerre à 50%, Victor Baton, vit avec sa maigre pension de guerre. Il ne travaille pas. Une vie bien triste, faite d’ennui, dans le Paris de l’après guerre. Par tous les moyens, il aimerait qu’on le remarque, il veut tant vaincre sa solitude. Ah si seulement on le regardait, si seulement quelqu’un lui adressait spontanément la parole. Mais non, chacun passe sans le voir. Insignifiant dans son costume élimé. Pourtant il essaye de se faire des amis, d’attirer et de retenir l’attention. Une liaison rapide, sans suite, et c’est tout. Bien qu’il soit pauvre, il offre des cigarettes, des repas, «prête» de l’argent à des profiteurs et immédiatement se rend compte de son erreur.

Il passe ses journées à errer de sa chambre aux beaux quartiers. Des journées au cours desquelles il croisera des regards, des suicidaires, des personnes prêtes à lui donner un peu d’attention. Victor pourrait être incarné au cinéma par Chaplin. Un «Charlot» triste, seul et apparemment sans famille, perdu dans son monde; un «Charlot» attachant toutefois qu’on plaint à chacune de ses aventures, de ses rencontres. Un Charlot qui nous ferait rire… jaune. Il est l’un de ces laissés-pour-compte, dans des vêtements élimés et démodés de ce Paris des années folles… Un roman qui a plus de 90 ans mais qui conserve toute sa pertinence et son actualité. Nous croisons, sans les voir, tous les jours des Victor Baton, seuls à l’écart de notre monde…

 
Un auteur que j’ai eu plaisir à découvrir avec « Le Piège« .
Plus sur Emmanuel Bove.

Quelques extraits pour apprécier
«Je lui ai dit que je l’aimais. Elle a ri, sans doute parce que j’ai mauvaise mine et que je suis pauvre. Elle préfère les hommes qui portent un uniforme. On l’a vue, la main sous le ceinturon blanc d’un garde républicain.» (P. 20)
«Je prends mon café à côté de chez moi, dans un estaminet. Le zinc du comptoir est ondulé, au bord. On devine l’âge du bois sur le plancher lavé à l’eau claire. Un phonographe, qui marchait avant la guerre, est tourné vars le mur. On se demande ce qu’il fait là, puisqu’il ne fonctionne pas. Le patron est aimable. Il est petit comme un soldat en queue de section. Il a un œil de verre qui imite si bien l’œil vrai, que je ne sais jamais quel est le bon – ce qui est ennuyeux. Il me semble qu’il se vexe quand je regarde son œil faux. Il m’a assuré qu’il avait été blessé à la guerre : pourtant il était déjà borgne en 1914.» (P. 28)
«Quand le luxe me fait envie, je vais me promener autour de la Madeleine. C’est un quartier chic. Les rues sentent le pavé de bois et le tuyau d’échappement. Le tourbillon qui suit les autobus et les taxis me soufflette la face et les mains. Devant les cafés, les cors que je perçois une seconde semblent sortir d’un porte-voix qui tourne. Je contemple les automobiles arrêtées. Les femmes parfument l’air derrière elles. Je ne traverse les boulevards que lorsqu’un agent interrompt la circulation. Je m’imagine que, malgré mes habits usés, les gens attablés aux terrasses, me remarquent. Une fois une dame, assise devant une théière minuscule, m’a toisé. Heureux, plein d’espoir, je suis revenu sur mes pas. Mais les consommateurs ont souri et le garçon m’a cherché des yeux. Longtemps, je me suis souvenu de cette inconnue, de sa gorge, de seins. Sans aucun doute, je lui avais plu. Dans mon lit, quand j’entendais sonner minuit, j’étais certain qu’elle pensait à moi.» (P. 33)
« Tu peux partir, les clients vont arriver » Bien qu’elle fut maintenant ma maîtresse, je m’en allais sans rien demander. Depuis, quand je viens manger, elle me sert comme d’habitude,ni plus ni moins» ( P. 45)
«Il en a toujours été ainsi dans ma vie. Personne n’a jamais répondu à mon amour. Je ne demande qu’à aimer, qu’à avoir des amis et je demeure toujours seul. On me fait l’aumône, puis on me fuit. La chance ne m’a jamais favorisé. J’avalais ma salive pour ne pas pleurer» (P. 62)
«Ah la solitude, quelle belle et triste chose ! Quelle est belle quand nous la choisissons ! Quelle est triste quand elle nous est imposée depuis des années ! Certains hommes forts ne sont pas seuls dans la solitude, mais moi qui suis faible, je suis seul quand je n’ai point d’amis» (P. 196)
Voir aussi toute l’actualité d’Emmanuel Bove (ici)

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