Le silence n’est donné qu’à l’homme…

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De mon ami blogueur « Le lorgnon mélancolique », un extrait d’une de ses chroniques:

…. Dans Monplaisir …en littérature, relu récemment, j’avais oublié un texte étrange de Paul Morand qui se donne comme une réflexion sur le silence en littérature et qui devait sans doute servir de prologue à Tais-toi. Texte magnifique, toujours actuel (il suffit de remplacer « dictaphone » par « smartphone »…) …

Certes, il y a des silences déterminants, des silences qui sont des contrats, d’autres qui sont des ruptures tacites et tombent comme la pelletée de terre sur le cercueil. Le silence est une arme défensive… et offensive. Le péché d’omission, véniel en apparence, est souvent profitable. Un homme, s’il sait se taire, peut voir sa carrière faite par tel ministre avec qui il a déjeuné à la table d’un escroc que l’on vient d’arrêter. Le chantage, c’est le silence monnayé; les aigrefins le vendent comme une denrée. Il est aussi de ‘nobles silences’ (Voltaire) où l’absence de paroles est plus lourde que la parole. A notre époque de loquacité déchaînée, décuplée par les dictaphones et les haut-parleurs, où les gens ne cessent de parler que pour écrire (ce qui est la même chose, malheureusement), on trouvera singulier de voir incriminer le silence. Il ne s’agit pas d’en nier la grandeur: à travers le flux des paroles quotidiennes, sous le flot des ondes de toutes les radios, les fortes personnalités poursuivent dans l’ombre, leurs plans, les trusts s’entraident ou s’égorgent, les grands desseins se contrarient ou s’accomplissent. Tout ce qui est dit, s’affaiblit en s’éclairant; tout ce qui est tu prend dans notre âge de bavardage, une profondeur et un romanesque effrayants. Déjà la Révolution française nous en avait fourni l’exemple; elle semble se perdre dans une tempête de discours; ce n’est qu’apparence et les clubs ne sont qu’une façade; derrière, se poursuit l’implacable politique des Jacobins dont les historiens commencent à déceler la redoutable et secrète continuité. Le silence n’est donné qu’à l’homme. Dans la nature, tout parle, même les poissons dont les ultrasons viennent de révéler l’universel babil. Étant homme, le héros de Tais-toi est muet; il traverse tous les milieux, la Presse, la Politique, les Affaires, l’Amour sans desserrer ses puissantes mâchoires, silencieux, et redouté parce que silencieux. N’étant pas muet de naissance, mais seulement taciturne par accident, pourra-t-il se taire jusqu’au bout, imitant Louis XIII, qui n’a pas, comme Louis XIV, laissé de pompeux Mémoires, mais est mort, dit-on, un doigt sur les lèvres: l’Ombre-reine, avant le Roi- Soleil.


Paul Morand, Monplaisir… en littérature, Gallimard, 1967. Illustration: Portrait de Paul Morand par Jacques-Emile Blanche. Le lorgnon mélancolique: lien ici  

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