Lire Pierre Veilletet : Chronique.

Lu.27.11.2023

Ce matin, 5 heures 30. Pris au hasard, enfin pas tout à fait, ce petit livre de Pierre Veilletet. J’écris pas tout à fait par hasard, car je l’ai toujours à portée de mains. Soyons précis : un petit livre, disais-je, oui par son format, 149 pages, un petit livre encore fait de petits textes, mais aussi et surtout un magnifique « objet » littéraire dont chaque pièce brille de justesse et d’intelligence ; de précision et d’élégance. Les querencias, les lieux sûrs de Pierre Veilletet sont en effet des merveilles de style. Ce sont des chemins de perfection, comme le sont les chemins espagnols autour de Baeza, ou dans la sierra de Ronda ; des étangs perdus dans la forêt et des lacs qui dorment les yeux grands ouverts ; ou la pluie qui, quand on marche sous elle, prémunit contre tout autre tracas ; et Schubert, qui enseigne l’élan, le saut dans le vide, et l’émotion, tendue, tenue, sans fausse honte ; et les arènes, les gares, les entrepôts et les hangars portuaires, les viaducs métalliques qui grincent dans la nuit plutôt que les théâtres baroques… Et tant d’autres merveilleux repaires. Pierre Veilletet, qui fut aussi un grand journaliste – il a obtenu le prix Albert Londres –, a longtemps vécu à Bordeaux. Son ami Marmande disait de lui que, vaguement lillois, il s’était choisi landais, que Sévillan d’honneur, il siégeait à Bordeaux. Une manière enlevée, à la cape, de le placer au centre de l’arène littéraire, d’en montrer la noblesse de ton et de caractère. Ses livres sont précieux et sont à découvrir. Ainsi La Pension des nonnes (1986), Marie-Barbola (1988), Querencia (1991), Plain-Chant (1992, avec Jacques Bertin), Cœur de père (1993), Le Prix du sang (2002), tous publiés par Arléa.

Extrait de Querencia, lu ce matin :

« […] En revanche la froide, blanche, déserte abbaye de Fontenay me comble sitôt que je me trouve dans sa lumière frugale. Je re mentionne pas cette opposition pour prouver que le dépouillement monacal de l’art cistercien l’emporte en pouvoir de suggestion sur le flamboiement gothique. Laissons ce sujet de conversation aux diners qui ont épuisé les querelles entre Athènes et Rome, Corneille et Racine, Charybde et Scylla. Simplement, je note qu’ici n’est pas, mais que là se trouve, le vide nourricier. Je m’interroge sur la nature de cette fertile vacance, sur cette prodigalité par défaut que certaines constructions dispensent.

Pourquoi les arènes, les gares, les entrepôts et les hangars portuaires, pourquoi les viaducs métalliques qui grincent dans la nuit plutôt que les théâtres baroques ? Pourquoi la maison blockhaus de Malaparte, à Capri, plutôt que sa voisine, la villa gréco-latine San Michele du docteur Munthe? Pourquoi la pureté minérale des constructions de Ludwig Mies van der Rohe (par exemple les glass houses de Chicago, ou il est si tentant de rêver à des centaines de destins croises par Dos Passos) plutôt que l’architecture historiciste de Ricardo Boffill ?… Peut-être parce que l’imagination, pour s’approprier une œuvre, exige des formes jugulées par leur fonction et suffisamment évidées, alors qu’un foisonnement de richesses, une hypertrophie de significations condamnent ses accès. On m’objectera qu’un édifice comme l’abbaye de Fontenay ne relève pas de l’architecture fonctionnelle. Au contraire : il a été bâti en fonction du travail, du silence et de la Prière. La création littéraire, en définitive, n’est pas ou ne devrait pas en être si éloignée. »

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