Moments de vie : Aux deux extrêmes de nos vies…

       
  C’était jeudi dernier. Des semaines et des mois que l’entrée de cet établissement hospitalier m’était interdite. Dans quel état allais-je la trouver aujourd’hui ? Me reconnaîtra-t-elle ? Quels seront ses premiers mots, ses premiers gestes ? Ces questions me tourmentaient tandis que je longeais ce sinistre couloir desservant les îlots et chambres réservées aux « personnes âgées en long séjour ». Les images d’une jeune femme taciturne qui n’exprimait jamais, ou si peu et si mal, ses sentiments, ses émotions, s’y mêlaient aussi. Je n’ai pas le souvenir d’une caresse ; ou qu’elle m’ait un jour pris dans ses bras quand j’éprouvais le besoin d’être consolé. C’était un temps, il est vrai, où les mots et les élans de tendresse étaient réprimés ; un temps d’apprentissage à la rudesse et l’âpreté de la vie qui « dehors » nous attendait. Parfois un sourire cependant éclairait son visage. J’en garde précieusement les contours. Alors, ma mère était belle. Deux lourdes portes verrouillées restaient encore à franchir pour que je la retrouve enfin, et comme tous les jours, depuis des mois qu’elle séjourne ici, assise à la même place au bout d’une rangée en demi-cercle. Petite et maigre silhouette vêtue de noir, elle semblait posée sur l’extrême bord de sa chaise, comme si elle s’apprêtait à partir. Une attitude que je lui ai toujours connue. Les yeux tournés vers le sol, elle n’habitait pas cette salle animée par le va-et-vient des aides soignantes et les plaintes murmurées des patients – des corps et des esprits terriblement usés. Deux dames à ses côtés divaguaient, se disputaient un poupon en celluloïd. Je lui ai pris la main, elle n’a plus quitté la mienne. Mon prénom et des mots furent prononcés ; des nouvelles des enfants demandées… Sur le mur d’en face et sur un grand écran, des images défilaient ; celles d’un feuilleton américain avec des scènes d’amour, obscènes en cet endroit. Le temps a passé ainsi, dans le silence, quelques caresses, le commentaire de mon quotidien, celui de son petit-fils et de ses enfants… Cinq générations ! Deux heures après, je la quittais. Sa tête était à nouveau penchée vers le sol ; de sa main droite, elle essuyait une larme. Une aide-soignante a croisé mon regard et s’est précipitée vers elle pour l’enlacer… Ma mère a 94 ans depuis le 5 septembre. Deux lourdes portes verrouillées nous séparent désormais. Irrémédiablement.
Cette après-midi, une autre s’ouvrira sur moi, plus légère. Celle d’une crèche. J’en sortirai avec un petit Milo dans les bras, plein de vie. Il fera deux ans dans quelques jours…

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Commentaires (1)

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    MARTINEZ

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    Cher Michel c’est notre futur imparfait que tu vois à présent. C’est la vie.

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