Contre-Regards

par Michel SANTO

On n’accompagne plus nos morts : ils sont trop encombrants, trop lourds à porter…

Dispersion de cendres funéraires par avion.
  C’est un bâtiment ordinaire d’aspect dans lequel nous avons rendez-vous. Il est situé dans une petite zone d’activités réservée à la crémation, à moins d’un kilomètre de la sortie 24 de l’autoroute. Au 5 de la rue du Commerce, précisément ; rue qui voisine celles de l’Industrie et de l’Artisanat ! Il est 11 Heures, et nous sommes en avance. Dans le hall vide et froid, des bancs aux angles droits et pointus faits d’un bois lisse et crémeux. Au fond, des canapés et des fauteuils en faux cuir, noirs ; deux tables basses aussi, en acier, nues. Par une porte grande ouverte, un employé, assis derrière son bureau. Il se lève, vient vers nous d’un pas lourd, qu’il voudrait solennel. Il est grand, massif – sa chemise est trop ajustée : sur sa poitrine, elle s’ouvre entre deux boutons. Il nous prie d’attendre le maître de cérémonie : « qui ne saurait tarder. » Le moindre petit bruit, la plus sourde parole semblent ici étouffés. Et quand ils résonnent trop fort, on craint l’apparition d’un fantôme. L’officiant enfin apparaît. Il est petit et se déplace à petis pas, vifs. Tout est gris sur lui ; et trop grand : ses chaussures, sa cravate, son costume. Son pantalon tirebouchonne sur ses mocassins poussiéreux ; le col de sa chemise, trop serré, fait des plis disgrâcieux. Au dessus de son masque, des yeux sombres et fatigués. Il nous accompagne enfin dans une petite pièce au fond de laquelle est posé, sur une planche à roulettes, le cercueil d’Ivan. Une plante verte, malingre, et qu’on dirait articielle, étend ses branches au-dessus de son front. Nous sommes huit dans cette pièce. Il demande à Serge si nous voulons un « fond musical ». Il nous est servi : mieilleux, presque indécent. C’est ensuite des gestes attendus, banals : des mains et des caresses sur le bois de son corps. On s’assied, chacun dans ses pensées. Les miennes sont tendues : je voudrais être si loin ! Dix minutes passent, et viennent nos deux hommes gris. Le cercueil est amené devant une porte « interdite au public », derrière laquelle on devine le four ! On nous demande de sortir : il n’est plus permis d’assister à la tombée dans le gouffre de flammes. Comment fut-ce possible ? Il est midi. C’est fini ! Je sors le premier et me précipite sur le parking. Au même moment, un avion se prépare à atterrir à l’aéroport voisin. Il envahit le ciel, un ciel parfaitement bleu. On n’accompagne plus nos morts : ils sont trop encombrants, trop lourds à porter. On les veut légers comme la cendre. Et notre société meurt de la mort lente et assurée de ses rites de passage.

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