Contre-Regards

par Michel SANTO

Ne ressembler à personne d’autre ?!

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Mes pages:

 

Le Secret (French Edition) de Wilkie Collins – Surlignement Emplacement 1431-45, sur ma Kindle.

 

« On a défini l’homme « un animal imitatif, » et l’exactitude de cette définition se trouve surtout justifiée par la condamnation que ne manque jamais d’encourir tout membre de l’espèce assez hardi pour être lui-même et ne ressembler à personne autre. L’homme est partie intégrante d’un vaste troupeau : malheur à lui si sa laine n’est pas de la couleur ordinaire ! Il lui faut boire quand le reste boit ; partir quand le reste part. Ses semblables venant à s’effrayer devant un chien et à décamper du pied droit, il faut qu’il s’effraye aussi et décampe de même, du pied droit, non de l’autre. Si par hasard il n’a pas peur, ou si, prenant la fuite, il se permet une autre allure, il demeure démontré, dans l’opinion, qu’en lui quelque chose cloche et demande à être réformé. Qu’un homme, en plein midi, s’avise de parcourir Oxford-Street dans toute sa longueur, le plus tranquillement et le plus décemment du monde, sans le moindre égarementdans les yeux, la moindre irrégularité dans l’attitude et les gestes, mais sans son chapeau ; et allez-vous-en demander ce qu’ils pensent de cet homme aux milliers de passants que vous rencontrez, le chef couvert de feutre. Combien d’entre eux, séparément interrogés, hésiteront à déclarer sur l’heure que ce promeneur est fou ? et cela sans autre preuve, que le témoignage de sa tête nue. Il y a plus : que cet homme aborde poliment, un à un, chaque passant ; que, dans les termes les plus simples et les plus nets, il leur explique ce qui, dans sa conduite, les étonne ainsi : que son chapeau le gênait, qu’il se sent la tête plus libre quand il est décoiffé ; combien de ses semblables, si prompts à le déclarer fou de prime abord, consentiront à changer d’avis après l’avoir entendu déduire ses motifs ? Pour l’immense majorité, l’explication sérieusement donnée ne sera qu’un supplément de preuve, une excellente confirmation du verdict porté contre l’intelligence de l’homme sans chapeau. »

Chronique du Comté de Narbonne.

Narbb

Lundi 1 juillet de l’an 2012,

Hé bien, mon oncle ! nous voilà donc, enfin, dans la gestion des affaires du Royaume. Notre bon roi François, qui nous avait promis de fesser l’opulente Mèrequel, s’en revient de Belgique avec quelques petites pincées d’écus pour relancer une hypothétique croissance et de grosses mesures d’austérité pour diminuer nos  déficits publics.

Se prévaloir de la nouveauté.

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Mes pages: les 211 et 212 de cette version numérique de  » l’Homme de Cour  » de B. Gracian

 

 » Se prévaloir de sa nouveauté.

Car tant qu’elle durera, l’on sera estimé. Elle plaît universellement à cause de sa variété qui réveille le goût. On estime plus une chose commune qui est toute nouvelle, qu’une rareté que l’on voit souvent. Les excellences s’usent et vieillissent bientôt. Cette gloire de la nouveauté durera peu, au bout de quatre jours on lui perdra le respect. Prévaux-toi donc des prémices de l’estime, en tirant à la hâte tout ce que tu peux attendre d’une complaisance passagère; car si une fois la chaleur d’être tout récent vient à se passer, la passion se refroidira, et ce qui plaisait comme nouveau, déplaira comme commun. Chaque chose a eu son temps, et puis a été négligée. »

Chronique du Comté de Narbonne.

Mercredi 27 juin de l’an 2012,

 

Enfin, cette orgie sonore de ce pantin bouclé adulé par nos tartuffes culturels de la société du spectacle en meute, obligatoire et  festif est derrière nous, mon oncle ! Que n’a-t-on coupé la tête de son « créateur » sur la place de Grèves où se pratiquait jadis, en ce jour du solstice d’été, le bûcher de la Saint-Jean. On y fêtait alors, jusqu’au milieu de la nuit, par une ronde ininterrompue, la pleine et vraie Lumière ; une chaîne humaine qui n’était brisée que pour lancer à travers les flammes l’un de ses plus fervents maillons ; l’emblème d’une purification collective bien loin de nos grandes messes éthyliques. Aussi, tu ne peux savoir, la joie qui m’envahît quand j’appris que ce dindon suréminent de la farce festive avait été renvoyé dans ses appartements de la place des Vosges par les électeurs d’Epinal. Amusante ironie de l’histoire ! Leurs traditionnelles et naïves images, qui ne montrent que le bon côté des choses, suffisaient à ses braves gens, et leur répugnait  l’idée d’y adjoindre le cliché ridicule d’un Gag Bang vieilli et momifié. Au nom de tous les mélomanes du Royaume et de tous ceux qui refusent l’embrigadement festif programmé, requis et en bande, mon oncle, je les en remercie. Au moins nous ne verrons plus ce héron prétentieux au phrasé de marchand de cravates nous servir  sa sempiternelle et mielleuse soupe sur les « arts de la rue ». Une rue, au dire d’un de mes amis resté à Narbonne, prise par des hordes de buveurs de bière assommés de décibels laissant sur leur passage d’envahissantes et fétides odeurs d’urine. Un enfer jusqu’à deux heures du matin, se lamente-t-il encore, quand nos édiles locaux et nos bistrotiers en font les choux gras de leur politique économico-culturelle comtale. Quand le monde festif est-il devenu le système même, autrement dit le monde tout court, mon oncle? Il y a bien longtemps, mais personne ne voulait le voir, précise judicieusement ton ami Philippe Murray; qui ajoute : «  On essayait, et on essaie toujours, de dissocier l’art de l’économie et la création du marché. On essayait, et on essaie toujours, de différencier les hôteliers des artistes, les artistes des touristes et les commerçants des intermittents (mais un des slogans de ces derniers était: «Commerçants avec nous, votre fonds de commerce est dans la rue»; ce qui ne les empêchait pas dans le même mouvement de dénoncer la «marchandisation des esprits»), alors que ces catégories se confondent et sont complices sous le signe du festif généralisé. » Il n’y a plus que les artistes qui ne savent pas qu’ils ne sont plus des artistes et exigent le maintien de l’art qu’ils ont liquidé; en effet, mon oncle ! 

C’est dans une bienheureuse pénombre que je t’écris ces quelques lignes. Dehors, un soleil de plomb achève d’abrutir de rares passants. Nos gazettes ont pris leurs quartiers d’été : la météo des plages y figure en bonne page ; les élections à la Cour du Roi et la guerre des roses ayant eu lieu, on compte à présent les cadavres dans les deux camps. Bodorniou, défait, n’a plus de choix : réintégrer, sans gains, le parti de la rose qu’il combattît ? Humiliant ! Prendre la tête du lilliputien parti radinal ? Risqué ! La jouer à la Gorge Raîche ?  N’est pas feu le roi de Septimanie qui veut ! En attendant, Dédé de Navarre, du comte de Labatout, nous en brosse désormais, à son corps défendant, le triste portrait d’un homme las, morne et fatigué ; celui d’un notaire provincial de la politique, prudent, attentiste et sans éclats. Quant à ses opposants, dispersés, sans chef ni stratégie, ils commentent ses erreurs, nombreuses il est vrai ; ce qui ne fait pas une politique : la critique systématique du nécessaire aménagement du mail frisant parfois la tartarinade. Ah ! j’allais l’oublier, Patrick de la Natte, se fait plus civil : on le voit, toujours aussi long, sec et de noir vêtu, dans les rues du Comté ; et l’imagier du « Tirelire » l’a croqué ce tantôt, de profil, présentant un vaste front amplement dégarni magnifié par une toute petite queue délicatement nouée.

Ce soir sera l’anniversaire de ma petite fille Charlène, mon oncle. 17 ans ! Déjà !… Nous serons dans les jardins suspendus d’un ami. Loin de tout et près de cœurs. Un léger vent de la mer rafraîchira les tonnelles ; les roses exhaleront leurs plus subtils parfums et les mots seront doux… Il y aura sans doute aussi quelques airs de musique et des rires. Une petite fête pour un grand bonheur.

Je t’embrasse, mon oncle.

 

 

Jack Lang? Une image d’Epinal!

Images d'Epinal

En ces lendemains de fêtes de la musique, comment ne pas se réjouir, tout de même, de la chute, à Epinal, de celui qui, autrefois, inventât ce viol festif et moralisé. En hommage à ces valeureux combattants vosgiens de la dignité offensée, ce texte de Philippe Murray:

 

 

 […]Notre monde est le premier à avoir inventé des instruments de persécution ou de destruction sonores assez puissants pour qu’il ne soit même plus nécessaire d’aller physiquement fracasser les vitres ou les portes des maisons dans lesquelles se terrent ceux qui cherchent à s’exclure de lui, et sont donc ses ennemis. A ce propos, je dois avouer mon étonnement de n’avoir nulle part songé, en 1991, à outrager comme il se devait le plus galonné des festivocrates, je veux parler de Jack Lang ; lequel ne se contente plus d’avoir autrefois imposé ce viol protégé et moralisé qu’on appelle Fête de la Musique, mais entend s’illustrer encore par de nouveaux forfaits, à commencer par la greffe dans Paris de la Love Parade de Berlin. Je suis véritablement chagriné de n’avoir pas alors fait la moindre allusion à ce dindon suréminent de la farce festive, cette ganache dissertante pour Corso fleuri, ce Jocrisse du potlatch, cette combinaison parfaite et tartuffière de l’escroquerie du Bien et des méfaits de la Fête. L’oubli est réparé.[…] 

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