Qui a peur du libéralisme?

 

Adresse à Julien, Martine, Emmanuel, Laurent, Ségolène, François et quelques autres, qui ont si peur du libéralisme, en forme d’un extrait d’article de Monique Canto-Sperber paru le 27.12.2003.

« La pensée libérale a pris corps au XVIIe siècle autour de l’idée qu’il existe une sphère sociale, ou société, distincte de l’Etat et de l’Eglise, sphère en laquelle les activités humaines sont autonomes et libres. Le libéralisme s’est ensuite incarné dans un ensemble de thèses liées à la nature de l’ordre politique, à la séparation des pouvoirs, à la défense de la tolérance religieuse, des libertés fondamentales de la personne et à la promotion de la règle de droit, thèses qui lui ont donné son visage familier. Le combat pour les libertés inclut bien sûr la liberté économique: liberté d’entreprendre, de commercer, de contracter. En ce sens, le libéralisme économique ne saurait être dissocié du libéralisme politique et culturel.

Le libéralisme exprime d’abord une conception de l’homme et de la société. On peut ne pas la partager et se dire pour cette raison antilibéral. C’est le cas des courants conservateurs, qui dénoncent comme illusoires la liberté humaine et les prétentions des sociétés humaines à se régler elles-mêmes sans référence à une réalité transcendante. C’est le cas aussi du communisme politique qui considère que l’exercice des libertés économiques n’engendre que chaos et servitude, lorsqu’il est réglé par les contrats au lieu d’être régi par l’Etat. C’est le cas bien sûr de l’extrême droite qui associe le paternalisme corporatiste et l’exaltation de l’identité nationale à une rhétorique de rédemption sociale qui appelle au ressaisissement collectif.

Mais c’est le cas surtout de l’extrême gauche actuelle qui, avec son leitmotiv antilibéral, attise les derniers feux des utopies sociales. Elle donne voix à la nostalgie d’un Etat protecteur et interventionniste, d’un pouvoir gouvernemental souverainiste, et d’une démocratie de revendications, tout cela désigné de manière forfaitaire par l’euphémisme «retour du politique». Elle prône une transformation sociale radicale, méconnaît la divergence des intérêts, méprise la recherche des réformes progressives, et assoit son autorité en prétendant parler au nom d’un mouvement social légitime à ses yeux dans sa seule fraction vociférante et radicale.

Parmi toutes ces formes d’antilibéralisme, rares sont celles, surtout à gauche, qui seraient prêtes à expliciter les raisons de leur critique. Leur popularité dans l’opinion en serait vite mise à mal. Car derrière leur haine du libéralisme, qu’elle soit d’extrême droite ou d’extrême gauche, il y a un mépris d’ensemble à l’égard de l’individu moderne et une sourde méfiance devant la capacité des hommes à trouver par eux-mêmes, en tâtonnant, des normes d’existence collective. La passion antilibérale exalte des formes effervescentes et protestataires de démocratie, sans souci pour la nécessité d’éclairer les esprits et de pondérer les jugements. Elle amalgame à dessein les principes du marché et de la concurrence aux abus, monopoles et fraudes des formes pathologiques du capitalisme. »

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