Contre-Regards

par Michel SANTO

Si la terre était ronde, il n’y aurait pas de vacances. L’homme ne pourrait plus se reposer.… (A.Vialatte)

 

Illustration: Croquis d’Alexandre Vialatte de Lavoro © AFP /Leemage/Lavoro.

     

“Il ne faut jamais mettre un homme, sans un entraîne­ment progressif, en face d’une situation qui l’oblige soudainement à réfléchir à plusieurs choses. Le sang afflue au cerveau, le teint passe au violet, le front se plisse, les yeux restent vides, la tête peut deve­nir aussi grosse que celle d’un académicien. Tout est à craindre en de telles conjonctures, comme du scaphandrier qui remonte à la sur­face après une importante plongée. Le repos s’impose, et des bains de pieds à la moutarde.” C’est précisément ce que je me disais, ce matin. Mais ne goutant guère les bains de pieds à la moutarde prescrits par Alexandre Vialatte, c’est dans la lecture d’une de ces chroniques (toujours prise au hasard) que je me suis plongé. C’est léger, profond, spirituel ; toujours teinté d’une ironique mélancolie. Patrick Corneau* dit de lui, très finement, qu’il est un  “humoriste pascalien” , un expert en « vieux petit temps » ; un temps qui ne passe pas, en effet, un temps de toujours. On lit Vialatte le sourire aux lèvres avec le sentiment de partager un peu de son intelligence, de son immense érudition. Il est celui qui vous guérit des vanités du monde. En vous ramenant sur terre, il vous l’a fait voir autrement. Banale et mystérieuse. “On a pas besoin du vrai, on a besoin de l’incroyable. Du merveilleux”, écrivait-il. Non pas qu’il faille trahir la vérité. Non ! L’habiller, seulement l’embellir. Sans esthétisme, sans pathos ! Bref, la lecture de Vialatte repose et rend heureux…

On dit que la terre est ronde. Mais c’est une plaisanterie. Il n’y a d’ailleurs qu’à la regarder. Elle est couverte de bosses, de cicatrices, de gros furoncles, toute mal cuite et toute mal fichue ; ravinée de crevasses, de rides de creux, de sillons, percée de trous comme un gruyère. Des trous pleins d’eau. C’est ce qui permet de prendre des vacances. Si la terre était ronde, il n’y aurait pas de vacances. L’homme ne pourrait plus se reposer. Les vacances le jettent en effet, à pleines poignées, à la surface du globe. Grâce aux trous et aux bosses, les uns tombent dans les trous et les autres s’accrochent aux bosses. Ceux qui tombent dans les trous, tels que la mer de Chine ou la mer Méditerranée, le lac Servière et la Loire inférieure, se mettent à nager vigoureusement pour échapper à la noyade. D’abord les bras, ensuite les jambes. Une, deux : une, deux. Et ainsi de suite. Bien en cadence. On dirait des grenouilles. C’est très joli à voir… Ceux qui tombent sur les pics se cramponnent tant qu’ils peuvent. Ils s’accrochent avec de grands clous, ils s’élèvent avec des ficelles. Ils compliquent savamment le travail. Ils choisissent le côté de l’à-pic. Ils s’écrasent au fond des abîmes. Mais les plus sages montent en pente douce, de l’autre côté. Les enfants, les vieillards, les femmes, l’unijambiste. Ils jouissent de la vue. Ils transpirent légèrement. Ils s’essuient le front avec un mouchoir à carreaux. Ils regardent avec des jumelles. Ils voient le voleur qui entre chez eux, par la fenêtre, pour aller voler leur stylo. Demain, ils sauront le dénoncer. A mi-pente, ils boivent à l’auberge. Ils mangent des choses très nourrissantes, pleines de vitamines B et de ferments lactiques. De gros lapins « sautés chasseur » dépouillés de leur peau à la cuisine par une vieille dame, de grands fromages ronds avec des étiquettes en rouge, bien crémeux et bien élastiques ; des légumes bien dépuratifs, des salades, des yaourts et des pâtés de cerf. Ils chantent en chœur et ils brandissent des saucissons. L’écho renvoie leurs voix joyeuses.

Chroniques des Grands Micmacs : pages 141,142 (chronique du déplacement) Julliard 1989.
  *Le blog de Patrick Corneau est (ici)    

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