Vient un âge où les êtres chers qui peuplèrent notre enfance nous invitent pour un dernier adieu au pied d’un autel…

 

Vient un âge où les êtres chers qui peuplèrent notre enfance nous invitent pour un dernier adieu au pied d’un autel ou au bord d’une tombe. Alors le temps s’écoule comme le sable entre nos doigts jusqu’à l’interminable attente des derniers jours où le désir de vivre, en silence, mais non sans cris parfois, s’éteint ; où plus aucune parole ne s’entend sinon celle qui sourd, comme un trésor caché au plus profond des consciences, soulève lentement de lourdes paupières fermant des yeux enténébrés tournés vers l’au-delà pour y inscrire de brefs éclats de lumière. De ce trésor nous n’en saurons jamais rien : nos êtres chers en gardent le secret avec eux enfouis dans le sol ou dans le feu de leurs cendres. Tout juste nous convient–ils, je me plais à l’imaginer en tout cas, à nous mettre en chemin, pour, à notre tour, tenter d’en comprendre le sens. Hier, je pensais et formais ces phrases dans la petite église de Notre Dame des Champs, où j’assistais aux obsèques d’une vieille dame que j’aimais. Enfant, jeune adolescent, elle était notre voisine. Elle habitait, comme nous, avec son compagnon Pierre et ses quatre enfants, une barre d’immeuble construite au milieu des vignes et des champs. C’est une banalité de le dire, mais l’enfance est le temps de l’insouciance. Et me remémorant cette époque. j’ai le sentiment en effet d’avoir vécu sur une île. Et si je ne m’aimais pas alors, j’aimais toutefois cette communauté de « gens de peu » qui, les soirs d’été, à la nuit tombée, envahissait la rue qui nous séparait d’une vigne en surplomb ; et ce n’était que palabres et jeux jusqu’à la première heure du lendemain. C’est bête de le dire, aussi, mais découvrant dans ces années, les bienfaits d’une eau chaude au sortir d’un robinet et le plaisir d’une douche tiède, ce monde clos et sans voitures où nous ignorions le sens même de mots comme « partir en vacances », ce monde donc, disais-je avait pour nous les dimensions de la terre entière. Nous étions heureux ! Et des êtres comme Andrée Raynaud en donnait chaque jour l’image. Elle était d’une douceur, d’une gentillesse et d’une discrétion qui toujours me donnaient de la joie. Au moment des éloges, deux de ses petites filles ont sobrement exprimé l’amour simple, la générosité qu’incarnait à leurs yeux, comme aux miens, leur grand-mère. La lecture de la lettre de Saint Paul aux Coryntiens faite au cours de l’office, ces mots surtout sur l’Amour : « …L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;… » faisaient parfaitement écho au sien. Andrée était chrétienne, et partageait les convictions et les engagements de son époux Pierre. Pierre, grand taiseux et « bel » homme, infatigable militant du PCF, mort bien avant elle. Dans la nef de cette petite église sans charme, nous étions peu nombreux à accompagner la famille d’Andrée. J’ai cependant reconnu quelques amis du « quartier. » Certains, sur le parvis, m’ont dit que j’avais beaucoup changé. D’apparence à l’évidence. Mais au fond, qu’en savent-ils ceux qui dans leurs yeux m’en ont fait amicalement le reproche. Il était 16 heures ; il faisait très chaud ; je m’en allais ; je n’étais pas triste et fredonnais, les lèvres closes, les paroles de Charles Trenet chantées sur le cercueil porté par les servants jusqu’au seuil de Notre Dame des Champs. Comme une dernière caresse : « Que reste-t-il de nos amours/Que reste-t-il de ces beaux jours/Une photo, vieille photo/De ma jeunesse… Que reste-t-il de tout cela/Dites-le moi/Un petit village, un vieux clocher/Un paysage si bien caché/Et dans un nuage le cher visage/De mon passé. » Dans ma « cabane » au bord de ma mer, il m’arrive souvent de penser à celle que je construisis autrefois dans le cœur large et accueillant d’un saule, près du « Petit Pont ». Que reste-t-il de tout ce temps ; qui peut m’en dire ?

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Commentaires (4)

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    Bachelot Beenard

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    Merci Michel pour ce bel et tres émouvant témoignage.
    Bernard

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    Didier

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    Quelle « chance » tu as eu de pouvoir accompagner jusqu’au bout quelqu’un qui comptait pour toi. Pendant le confinement c’est devant un écran de télé que j’ai « assisté », quel horrible mot, au dernier voyage d’un ami très cher. L’inhumanité de ce moment restera l’un des pires souvenirs de cette période. Même les éléphants font des km dans la savane pour les derniers instants d’un des leurs, et nous, êtres supérieurs, on nous parquait dans un enclos technologique.

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    Claude Raymaud

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    Merci Michel pour ce bel hommage à ma mère.

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    verger viala

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    Bel hommage Michel, à une des dernières personnes à avoir entouré notre enfance de douceur, de surveillance discrète, enfance qui à travers tes pensées affleure à nos mémoires. Nous étions heureux je confirme, de condition modeste, mais heureux, et chaque départ d’un de nos gardiens du temple fait couler des larmes de nostalgie.
    Hommage de sensibilité et de magnifiques pensées à l’image du coeur dont elles émanent.
    L’âme habite un poète, l’apparence génère un ressenti autre , ce n’est qu’un ressenti.

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