
Le mantra de GĂ©dĂ©on Ă©tait simple, brutal : « Sâil y a des problĂšmes avec la police, câest parce quâil y a des policiers. » Il en avait fait son programme. Un jour, il ferait tomber lâĂ©difice, et son symbole : le commissaire Bluzier.
Ce jour arriva.
Gédéon et sa troupe hétéroclite firent irruption. Bluzier ne tenait pas une matraque. Il tenait des clés.
« Pas mon bureau », dit-il dâune voix sourde. Il posa le trousseau sur le bois. Il ajusta sa valise de voyage. « Rideau », conclut-il dans le couloir, et il passa le seuil.
GĂ©dĂ©on nâeut quâĂ tendre la main. Le commissariat lui appartenait.
Il comprit la cruautĂ© du geste bien trop tard. Bluzier ne fuyait pas. Il venait de leur refiler la gestion du bazar. Rien n’est plus cruel que de confier le pouvoir Ă ceux qui nâen veulent que pour le dĂ©truire.
Sa bande ? Des cabossĂ©s, des repentis, des illuminĂ©s. Pas pires que les citoyens, simplement plus transparents dans leur misĂšre. MĂȘme peur panique de la libertĂ© non encadrĂ©e.
Ils se tournÚrent vers Gédéon, leur nouveau maßtre, comme des orphelins.
« Et maintenant ? Tu prends le bureau ? Qui commande ? » chuchotaient-ils. Des voix dâenterrement. Des yeux de chiens mouillĂ©s.
LâatmosphĂšre se dĂ©chira. La femme de mĂ©nage chantait La Marseillaise en sanglotant. Marcel brĂ»lait des contraventions avec un hurlement vite Ă©teint. Les disciples rĂ©pĂ©taient en boucle : « GĂ©dĂ©on⊠GĂ©dĂ©on⊠» Une priĂšre de rĂ©signation.
GĂ©dĂ©on descendit les marches, le trousseau de clĂ©s toujours dans la main. LĂ©o l’attendait sous le rĂ©verbĂšre.
« CâĂ©tait la fĂȘte, lĂ -haut ? » demanda LĂ©o.
GĂ©dĂ©on laissa tomber les clĂ©s dans sa poche. « Une veillĂ©e funĂšbre. » Il fixa le ciel froid. « Ils ont cru quâils allaient respirer. Ils ne font que chercher qui va maintenant leur dire dâinspirer et dâexpirer. »
« Il savait que lâordre nâest pas le travail du chef », dit GĂ©dĂ©on, amer, « mais la demande du subalterne. Câest pour ça quâil a gagnĂ©. Il mâa donnĂ© ce que je voulais : le vide. Je me suis retrouvĂ© devant vingt hommes qui rĂ©clament quâon le remplisse, vite. »
« Tu aurais pu les laisser mettre le feu. Un beau geste. »
« Mettre le feu ? » rĂ©pĂ©ta GĂ©dĂ©on. Il sourit. « Ils sont trop obĂ©issants pour la destruction. Trop soumis au dĂ©cor. La cage est vide, mais ils n’en sortent pas. »
« Tu préviens le commissaire ? »
« Non. Certainement pas. » GĂ©dĂ©on enfila ses gants. « Quâil dĂ©couvre le tas. Quâil voie lâanarchie stĂ©rile que la libertĂ© produit chez des esclaves volontaires. C’est ça, la vraie punition. »
Les deux hommes sâĂ©loignĂšrent, laissant une victoire qui portait le goĂ»t de la dĂ©faite.