Chroniques

Et ce soir?

 

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« Et ce soir ? »

– Ah ! non, mercredi prochain, je suis en séminaire. Le mercredi suivant, alors ?
– Là, c’est moi qui ne vais pas pouvoir. Je dois garder les enfants de ma soeur.
Il faut bien en convenir. Les projections dans l’avenir sont de plus en plus complexes, même dans les vies apparemment les plus libres, les plus simples. Est-ce seulement le rythme imposé par la société, ou la réponse rassurante donnée à un risque existentiel ? En tout cas, le résultat est là : un maillage des jours de moins en moins lâche, qui peut aller de la tyrannie obligatoire du travail envahissant jusqu’aux contraintes des cours de karaté ou de piano pour les petits, jusqu’à celles du club de généalogie ou d’aquagym pour les plus âgés. De plus en plus difficile de passer par surprise, tant le risque est grand de tomber mal ou de trouver porte de bois. Déjà, le simple appel téléphonique doit s’accompagner d’un « Je ne te dérange pas ? » qui va parfois jusqu’à l’affirmatif « Je te dérange ! ».
Alors, devant le panorama inextricable de toutes ces choses à faire, de tout ce prévu, de toutes ces agenda, au sens le plus latin du terme, un des protagonistes finit par lancer, comme une incongruité désespérée, mais avec une petite excitation déjà conquérante :
– Et ce soir ?
Ce soir ? Touché par ce direct à l’estomac, l’autre reprend les deux derniers de ces trois mots, les fait planer dans l’espace. Ce concept outrecuidant d’une proposition quasi immédiate doit d’abord passer dans une phase d’apesanteur, de dématérialisation sémantique. Mais un sourire se dessine bientôt au coin des lèvres. Ce soir ? Oui, après tout, pourquoi pas ? C’est incroyable, je suis libre et toi aussi. Comment n’y avions-nous pas pensé plus tôt ?
C’est comme si on revenait avec bonheur à une vie d’autrefois où l’on pouvait se voir au débotté, sans projection préliminaire. Finalement, le temps ne nous a pas mangés. Ce soir, on peut toujours.

 

 

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