Lui : « Quel est l’âge idéal pour mourir ? » Elle : « Je vais te le dire. C’est soixante-quinze ans. »

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
On fait parfois de belles rencontres sur les réseaux sociaux. Celle de Denis, sur Facebook, en est une. Il y a quelque temps déjà, je ne sais plus à quel propos, je lui avais dit que j’avais tout lu de Patrick Modiano. Fidèle lecteur lui aussi de cet auteur, il m’avait demandé si je connaissais Didier Blonde – je comprends à présent pourquoi. Je lui répondis que j’ignorais tout de lui. Mais l’attention portée à cet écrivain par Denis avait éveillé ma curiosité.

Balade littéraire autour de Robert Bober et Pierre Dumayet entre Bages et Peyriac de Mer…

 
 
 

Bages

 
 
 
« Si j’ai choisi de t’écrire Pierre, c’est que j’ai préféré m’adresser à toi plutôt que de parler de toi. Il m’a semblé ainsi réduire, effacer même par instants, la distance qui sépare la vie de la mort. » Ce Pierre, à qui s’adresse Robert Bober dans sa longue lettre-récit, « Par instants, la vie n’est pas sûre » *, c’est Pierre Dumayet, son ami de trente ans. Pierre Dumayet, l’homme de Cinq Colonnes à la une qui, avec l’équipe de Lectures pour tous, fit lire la France entière et avec qui Bober, devenu réalisateur à la télévision, collabora. Cette lettre-récit, c’est l’histoire de cette rencontre et de leur amitié, de leur relation professionnelle, aussi. Et quelle œuvre commune ! Cinquante émissions, Lire et écrire, Lire et relire, des documentaires sur les correspondances, Flaubert, Van Gogh…, des rencontres avec Duras, Tardieu, Handke, Alechinski…, dont Pierre Dumayet écrivait les textes quand Robert Bober devait trouver les images.
Dans ce livre, on croise Erri de Luca et Jean-Claude Grunberg, Sami Frey et André Schwarz-Bart, Max Ophuls et Truffaut, Celan et Reverdy, Lustiger et Martin Buber, le peintre Serge Lask et le photographe Walker Evans. On plonge aussi dans les récits hassidiques et on y parle le yiddish ; on accompagne Bober dans son enfance d’apprenti tailleur, celle de sa famille et de ses amis ; on l’écoute, on l’entend : « Lorsque je relis ce corps de phrase : « … le travail et la vie, dont “il” leur communique le secret tout autant par l’exemple involontaire que par la leçon délibérée », « il », ce fut le vieil horloger russe qui m’a laissé le regarder travailler et fait écouter le tic-tac des montres anciennes sorties de ses mains […] ce furent tous ceux qui à travers le temps ont tracé les chemins qui m’ont conduit jusqu’aux feuilles blanches sur lesquelles je t’écris […], ceux dont parfois j’ai répété les mots et grâce à qui j’ai pu voir jusqu’à l’enfance. » (Page 441)
Si je vous parle de Robert Bober et de sa lettre-récit, c’est parce que cette après-midi, je suis allé me balader entre Bages et Peyriac de Mer. Bages où Pierre Dumayet a vécu les dernières années de sa vie et qui « habite » désormais son joli petit cimetière. Il me plaît de rappeler, et de le faire savoir aussi à ceux qui l’ignorent encore, que son « esprit », celui que nous fait revivre Robert Bober dans son admirable récit, repose dans un des plus beaux paysages de lagunes et de garrigues de notre région. Cette après-midi, donc, vous dis-je, il faisait un temps vraiment merveilleux. Le ciel était bleu et l’air très doux ; un faible vent du Nord faisait trembler les étangs. Sur leurs eaux, des flamants roses, immobiles, semblaient à leur écoute…
Ah ! J’oubliais ! Avant d’entreprendre cette balade souvenir entre Bages et Peyrac, je me suis arrêté à la « cave à vin, cave à manger » de Lionel Giraud, à Narbonne. J’ai choisi son menu. Un menu parfaitement composé avec des plats tout en saveur et finesse. Sur la table, mon habituelle bouteille du Mas Bau, « Loulou » : le printemps dans chaque gorgée… Et puiqu’il me faut bien terminer ce billet, cette dernière phrase enfin de Bober : « Le partage des sens ne résiste pas à l’examen, le regard sait aussi écouter et le visible se fait entendre »
 
*Une phrase que Bober a trouvée dans « La Nonchalance », un des courts romans que Dumayet a publié aux éditions Verdier (Lagrasse). On trouve ceux de Robert Bober chez P.O.L.
 
 
 
 
 
 
 

Par instants, la vie n’est pas sûre…

       

Le ton et les thèmes de campagne de Marine le Pen et d’Éric Zemmour, me rappellent ceux d’une époque où convergeaient, venant d’une certaine gauche et d’une certaine droite, une critique sans concession du libéralisme économique et politique, la promotion d’une économie administrée et planifiée, un anti-américanisme de principe, une glorification patriotique délirante, la peur de l’ouverture au monde…

Les « Jours heureux » de Julien Clerc, et les nôtres aussi, à l’Arena de Narbonne…

 
Hier, Julien Clerc était sur la scène de l’Arena, à Narbonne. Nous y étions aussi. Deux heures à revivre « Des jours heureux ». Les siens et les nôtres – qui ne l’étaient pas toujours cependant. Ceux où nous découvrions alors des voix, des textes, des noms qui depuis ne nous ont plus quittés : Bécaud, Barbara, Brel, Ferré, Trenet, Aznavour, Piaf, Montand… Dans la salle, toute une génération, la mienne, était massivement présente et la nostalgie de ce temps et de ses jours se lisait sur les visages et dans les attitudes. À nos côtés et derrière nous, des dames chantaient à mi-voix, de concert avec Julien Clerc, ces grands classiques qui ont tant compté pour lui, pour elles et pour nous. Nous murmurions « Boum ! », « Comme à Ostende », « Dis quand reviendras-tu », « Je reviens te chercher »…
Autour de lui, stylé de corps et de voix, généreux et bienveillant, quatre formidables musiciens l’accompagnaient dans une mise en scène judicieusement dosée de sonorités « électriques » et rocks. Et dans les moments « rocks » précisément, les « premiers rangs » se levaient et « les travées » ondulaient. Deux heures ont ainsi passé ! Deux heures à goûter des textes et des musiques d’une grande élégance ; deux heures volées à la vulgarité de notre temps. Au moment des « adieux », j’ai suivi la longue, mince et souple silhouette de Julien Clerc, jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière le lourd rideau de scène rouge. Je me disais que le temps n’avait décidément pas de prise sur lui ; que rien ne peut effacer durablement « les jours heureux » ; et qu’il suffit parfois le temps de quelques chansons pour nous les rappeler…
 

L’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. (Proust)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
La scène se déroule chez les Verdurin. Brichot parle tout le temps. Saniette pense pouvoir garder le silence afin d’éviter les brocards des Verdurin. Mais Brichot finit par l’interpeller. Il répond, bafouille. L’occasion attendue par M. Verdurin. Le « massacre » de Saniette peut commencer :
 
« D’abord on ne comprend pas ce que vous dites, qu’est-ce que vous avez dans la bouche ? » demanda M. Verdurin de plus en plus violent, et faisant allusion au défaut de prononciation de Saniette. « Pauvre Saniette, je ne veux pas que vous le rendiez malheureux », dit Mme Verdurin sur un ton de fausse pitié et pour ne laisser un doute à personne sur l’intention insolente de son mari. « J’étais à la Ch… – Che, che che, tâchez de parler clairement, dit M. Verdurin, je ne vous entends même pas. » Presque aucun des fidèles ne se retenait de s’esclaffer et ils avaient l’air d’une bande d’anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé le goût du sang. Car l’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de quelqu’un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard dans un cercle où il est admiré. C’est de la même façon que le peuple chasse ou acclame les rois. » (Sodome et Gomorrhe)
 
René Girard commente ce passage dans « Mensonge romantique » en disant, je résume, que toute l’anthropologie de l’humanité était là, et beaucoup mieux dite que dans n’importe quel livre d’anthropologie. Quant à moi, et sans doute pour cette raison, et pour avoir fait ce même constat en de nombreuses circonstances de ma vie professionnelle et sociale, notamment, sa lecture m’a d’abord effrayé pour s’inscrire ensuite durablement dans mon esprit. Nulle part ailleurs en effet n’a été observé et disséqué aussi finement à partir d’un petit phénomène mondain insignifiant, la violence, la cruauté inhérente à toute « foule » socialement constituée – quelle qu’en soit la taille et les constituants sociologiques. Et dans quel style !
 
 
 

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