Il suffit de quelques jours à peine pour que celui que nous connaissions toujours alerte et vivant malgré son âge – le mien ! – montre à son insu et sur son visage les signes d’une humeur sombre et affligé. Celui de René, rencontré hier sur la promenade des Barques, exprimait de manière frappante ce brusque changement d’état. Je m’en étonnai à haute voix. Il me répondit sur un ton faible et las, qu’il avait été hospitalisé récemment. Entre-temps, un ami commun s’était joint à nous. Qui s’empressa de nous raconter ses ennuis prostatiques et ses nuits hachées par de vaines et furieuses envies d’uriner. L’âge, affirmaient-ils avec fatalité. Pourtant, aucun de ces maux, disons très pénalisant, ou maladies propres, paraît-il, à de presque octogénaires comme nous, ne m’affecte, plaisantai-je. Je devais toutefois constater et admettre, plus sérieusement, qu’autour de nous, nombre de nos relations en souffraient. Je ne comptais pas celles, en effet, boiteuses en attente d’opérations des genoux ou des hanches, ou d’autres souffrant de maladies beaucoup plus graves. Ce qui requiert de grands efforts de l’esprit pour les accepter ; et ne pas les subir comme un outrage, une offense à notre propre image, songeai-je à haute voix. Il faut donc agir à temps, dis-je, à mes amis. Inexorablement vieux, oui ! Mais le plus possible ingambe et indépendant. La vieillesse a un plus grand besoin d’activités physiques et intellectuelles : lecture, écriture, notamment, ajoutai-je. Allez ! mes amis, je vous laisse à présent : j’ai précisément l’idée d’un petit travail d’écriture !
J’ai vu les âmes sœurs d’André Téchiné hier après midi. Au début du film, on découvre David, un soldat blessé lors de l’explosion de son véhicule blindé au Mali, dans un lit d’hôpital, aux Invalides. Il est dans le coma ! Quand il ouvre ses yeux, il doit faire face au vide de sa mémoire. Au cours de son traitement, le psychiatre qui le suit, lui confie un ordinateur portable. Il ajoute cependant : « Ne regardez pas les actualités, c’est trop déprimant ; ni du porno… ». Quelques plans plus tard, on voit David, assis sur son lit, devant son écran. Il sourit, puis rit, rit. Il regarde, et nous regardons avec lui, une scène d’un film de Charlin Chaplin. J’ai souri, moi aussi. Ainsi, en quelques images, quelques images d’une grande douceur, André Téchiné nous montre la violence du réel et ses formes hallucinatoires dans l’actualité et le porno. La perte collective de notre mémoire et la vertu libératrice du rire aussi. D’un rire à l’état pur, sans mots pour en dégrader la nature.
Elle habite mon quartier. Mais je ne la vois qu’une fois l’an. Quand fleurissent les jonquilles. L’année dernière, elle avait calé son antique bicyclette contre un banc de pierre de la petite place située juste devant mon petit immeuble. Là, elle présentait quelques bouquets de jonquilles dans une cagette attachée sur le porte-bagages de son vélo. Ce matin, c’est au début de la rue du Pont des Marchands, côté place de l’Hôtel de Ville, que je l’ai aperçue. Assise sur la bordure entourant un palmier, elle lisait. Son vélo et ses jonquilles étaient, comme chaque mois de mars de chaque année, à ses côtés. Et je l’ai rituellement remerciée d’être encore là dans sa grande simplicité. Pendant que nous bavardions, des gens passaient devant nous, indifférents à cette innocente messagère de la fin des jours tristes et des heures courtes ; ils passaient insensibles et froids devant tout ce jaune en bouquets qui semblait appeler le soleil. Ainsi allait un monde dénaturé. Sec et sans âme.
Ce matin est un jour comme les autres : soumis aux caprices de la météo et aux incertitudes de la vie. L’appel d’une proche parente en difficulté m’a conduit sur la route de Gruissan : son mari venait d’être amené aux urgences. Seule et handicapée, sujette à de nombreuses chutes, elle serait en confiance chez nous en attendant son éventuel retour. J’ai pu admirer aussi de part et d’autre de cette voie départementale longeant le massif de la Clape, des amandiers en grand nombre au plus beau de leur floraison. L’air était calme et doux.
Une chute. Lourde.Les secours dans la chambre.Elle cherche son regard.Le transport aux urgences. Partager :ImprimerE-mailTweetThreadsJ’aime ça :J’aime chargement… […]
La salle est blanche, clinique. Elle est assise, une bulle de plastique et d’ondes sur les oreilles. Quinze ans, peut-être. Son pouce balaie l’écran du téléphone. Le monde s’arrête […]