Contre-Regards

par Michel SANTO

Claude Lévi-Strauss: identité, diversité, barbarie , humanité…

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Avant que le livre de Claude Lévi-Strauss ne soit mis à l’index pour avoir oser ce titre aujourd’hui scandaleusement incorrect: “Race et histoire”, ces extraits:

L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc…, autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbares ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal par opposition à la culture humaine. […]

Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les « sauvages » (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes. […]

L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d’un nom qui signifie les « hommes » (ou parfois – dirons-nous avec plus de discrétion ? – les « bons », les « excellents », les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine, mais qu’ils sont tout au plus composés de « mauvais », de « méchants », de « singes de terre » ou « d’œufs de pou ». On va souvent jusqu’à priver l’étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition ». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des Blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction. […]

En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.

Une fois démontré que c’est la diversité et le mélange qui permet le progrès, Claude Lévi-Strauss, relève cependant un obstacle :

Quand on étudie de tels faits – et d’autres domaines de la civilisation, comme les institutions sociales, l’art, la religion, en fourniraient aisément de semblables – on en vient à se demander si les sociétés humaines ne se définissent pas, eu égard à leurs relations mutuelles, par un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent, non plus, descendre sans danger »

Il y aurait donc un seuil de mélange et d’influence au-delà duquel il ne faudrait pas aller afin de ne pas mettre en péril une culture par excès de mélange et un autre seuil, en dessous duquel il ne faudrait aller au risque d’assécher la culture et de l’isoler. Vingt ans plus tard, dans sa deuxième conférence de 1971, intitulé Race et culture Claude Lévi-Strauss synthétise parfaitement ce dilemme :

Nous butons sur une aporie : les cultures existent se renouvellent en collaborant les unes avec les autres, mais elles ont besoin, pour exister et se renouveler, de disposer en quelque manière d’une base de repli identitaire à partir de laquelle ils affirment une singularité qui paraisse opposée à l’ouverture vers l’extérieur. »

Autrement dit,

Davantage de diversité, et c’est la relation avec les autres cultures qui se trouvent compromise. Moins de diversité, et c’est chaque culture en elle-même qui est en danger. […] Trop de différences, et l’écart devient insurmontable ; pas assez d’écart, et l’identité se meurt.

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Commentaires (5)

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    Polo

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    “Trop de différences, et l’écart devient insurmontable ; pas assez d’écart, et l’identité se meurt.”Peut on encore,Michel Santo dire cela sans s’exposer à une lapidation?

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    • Michel Santo

      Michel Santo

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      Si je donne ces citations de CLS aujourd’hui, ce n’est pas par hasard… Et je n’ai pas éprouvé le besoin, tant mes allusions au débat poltico-intellectuel sont évidentes, de les contextualiser… au risque de me faire déporter dans le camp des réactionnaires de tous poils…

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    Polo

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    C’est peut être les réalités qui peuvent rendre réactionnaire par réaction.
    Les responsables sont ces aveugles qui nous gouvernent tellement éloignés des gens et des faits.
    Révoltons nous.

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    Raynal

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    Ce ne sont pas les mots qui importent mais le sens qu’on leur donne ou la façon dont on les utilise…Supprimer le mot race de la constitution comme le proposent les allumés intégristes du FG ne fera pas disparaitre le racisme, pas plus que la suppression du mot connerie ne fera disparaitre les cons…. Et c’est bien dommage….égalité ne veut pas dire similitude ….Dire qu’un blanc et un noir ont des peaux de couleur différente ne justifie pas qu’on puisse risquer la correctionnelle ou le bûcher en place publique….Ce genre de débat hystérisé autour des commentaires sans intéret d’une courge inconséquente et ignare est révélateur d’une société qui fonctionne a l’émotionnel et qui refuse de se poser les vraies questions au delà de toutes les postures imposées….Devant ce tissu de sottises la bonne attitude eut été, me semble t’il, le dédain et l’indifférence….Sûrement pas ce battage ridicule et disproportionné….

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    Martine Pelouse

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    Quand on n’a plus le droit de s’exprimer ….. On n’est plus dans une république mais dans un état de dictature et de fascisme…ou sont passés nos libres penseurs des siècles passés et sans aller bien loin … Brassens serait aujourd’hui interdit d’antenne ainsi que Beard et nos anciens chansonniers qui ont marqué la liberté de pensée de nos parents.

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