Contre-Regards

par Michel SANTO

La légende des périphéries urbaines abandonnées par l’État…

Le géographe Jacques Lévy est l’anti-Christophe Guilluy. Il met en avant l’ouverture à l’autre qui serait la marque des cœurs d’agglomération et montre que ce sont les contribuables des grandes villes qui paient pour les autres. Un point de vue à contre-courant de celui qui prévaut dans les analyses et commentaires du moment sur les « Gilets Jaunes ». Je donne ici quelques extraits recomposés à ma manière, de son long entretien (et passionnant) à la Gazette des Communes.

Périurbain : des revenus au-dessus de  la moyenne.

Les 25 % de Français qui habitent la couronne des aires urbaines, c’est-à-dire les parties de ces aires les plus éloignés du centre, ont des revenus qui se situent au-dessus de la moyenne nationale. Ils ont, pour la plupart, fait le choix de devenir propriétaires d’une maison individuelle avec un jardin privatif, une ou plusieurs voitures. Cette décision leur coûte cher… Mais leur objectif  est de retrouver des gens comme eux. Ce modèle social repose sur des familles avec un ou plusieurs enfants. 

L’abandon des territoires périurbains par l’État est une légende. 

Une antienne des sénateurs et des élus des zones à faible densité qui bénéficient plutôt du système, mais trouvent que ce n’est jamais assez. Contrairement à ce que dit Christophe Guilluy, ce sont les contribuables des grandes villes qui paient pour les autres. Le revenu disponible effectif médian le plus faible se trouve en Ile-de-France. Cela signifie que les salariés de l’aire urbaine de Paris produisent beaucoup, mais que tout est redistribué par la grande machine de la fiscalité, des retraites et de la sécurité sociale. Malgré le coût plus faible de la mobilité, la vie est globalement plus chère en Ile-de-France, en particulier le logement, bien sûr, et tout ce qui est affecté par le prix du sol. Les pauvres des régions riches paient pour les riches des régions pauvres.

Les territoires périurbains et les services publics doivent se définir en temps d’accès plutôt qu’en distance kilométrique. 

Prenons ces sujets les uns après les autres. Il y a eu, c’est  vrai, la réforme de la carte militaire. Mais la guerre est finie. Il n’y a plus de service militaire obligatoire. Que les perceptions ou les trésoreries disparaissent est aussi dans l’ordre des choses. Tout est numérisé. La présence, à côté des perceptions, des trésoreries était un gâchis d’argent public innommable. Des petites maternités ferment parce qu’elles ne sont pas sûres. Il ne faut plus réfléchir en distance kilométrique des services publics, mais en temps d’accès. Il y a autant de « déserts médicaux » dans des banlieues que dans le périurbain ou les campagnes reculées. Le problème tient à ce que le système de santé est perclus de corporatismes divers, comme le dispositif à deux secteurs qui pousse les médecins à rechercher des concentrations de patients solvables.

Les « gilets jaunes » coïncident avec la part de la population la plus dépendante de l’automobile qui considère que la route lui appartient. 

C’est la goutte d’essence qui a mis le feu aux poudres. Mais on sait maintenant que la destruction des radars s’est accélérée avec la mise en place de la limitation de vitesse à 80 km/heure. Une partie des automobilistes rêvent d’un monde où l’Etat ne se mêlerait pas de leurs affaires. Ils refusent de prendre en compte les biens publics, notamment écologiques, qui concernent la société dans son ensemble. Ils sont libertariens. Les « gilets jaunes » sont aussi, pour une part, une extension radicalisée de l’électorat populiste qui se méfie de l’Europe et de la mondialisation en jugeant que « c’était mieux avant ».

Ils forment un groupe politique fondé sur un projet de démocratie directe radicale. La possibilité de révoquer les élus via le référendum d’initiative citoyenne constitue une machine de guerre contre la démocratie représentative, et cette approche à un fort pouvoir fédérateur.

Il y a aussi un autre segment, numériquement moins important que le périurbain, l’infra-urbain (NDLR : rural profond) qui représente 4 % de la population où ils sont particulièrement bien représentés. Il y a là proportionnellement beaucoup plus de pauvres que dans le périurbain, avec notamment une population âgée ou des chômeurs qui ont renoncé au marché du travail et se débrouillent pour survivre avec peu de moyens monétaires. C’est la France du « Bon coin ». Ces personnes très isolées ont trouvé une sociabilité avec les réseaux sociaux et le mouvement des gilets jaunes.

Les gilets jaunes sont à la fois libertariens et étatistes, héritiers de la France paysanne. 

Les « Gilets jaunes » comprennent une part importante d’artisans, de petits entrepreneurs ou de commerciaux. Si on reprend la classification de Pierre Bourdieu, ils possèdent plus de capital économique que culturel. Il y a chez eux, le sentiment, plus ou moins diffus, que le capital culturel, qui se traduit par un regain d’intérêt pour les villes, a gagné la partie et qu’ils sont donc les victimes de cette transformation.

Au lendemain de la Commune de 1871, face à des villes turbulentes qui menaçaient l’ordre social, la IIIe République a assis son autorité en faisant alliance avec les notables ruraux. Ce monde-là bénéficie toujours d’une forte présence politique. On se souvient par exemple que des agriculteurs avaient saccagé en 1999 le bureau de la ministre de l’Environnement, Dominique Voynet et ont bénéficié d’une totale impunité.

Le rôle très négatif de la décentralisation mitterrandienne de 1982. 

Elle a renforcé des échelons obsolètes : la commune et le département. C’est l’un des versants très archaïque, presque pétainiste, de la pensée mitterrandienne. Ce choix de relancer des collectivités qui n’avaient plus de pertinence a coûté très cher. Il est très difficile de faire machine en arrière. Du coup, on ajoute des couches au millefeuille au lieu d’en supprimer, l’Ile-de-France avec ses cinq niveaux étant la caricature de cela. Emmanuel Macron a cependant cité la question du nombre de niveaux de collectivités, espérant que les gens s’en emparent. On peut souhaiter que cela se produise.

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