La préfète a percuté, elle. Je la vois demain. En tête à tête. Un approfondissement de mon propos lui serait agréable… (Fiction 4)

>
   

Fiction 4.

 

 
Imperturbable, Joseph s’était levé sans chercher à comprendre d’où provenait ce vacarme. Il connaissait son auteur ! Dans le mouvement, il fit deux pas , sans émotions particulières, et rangea son petit récipient en verre sur le rebord de la fenêtre. En se retournant, il vit Boris, figé dans l’entrée. Ses cheveux blonds, drus et bouclés, « en bataille », frôlaient le linteau du chambranle en bois mouluré. Boris n’avait pas le profil type d’un Procureur de la République comme en fabrique à la chaîne l’Ecole Nationale de la Magistrature. Son gabarit était plutôt celui d’un bûcheron estonien, ses goûts vestimentaires ceux d’un lord anglais vivant à la campagne.
Cette scène extravagante, Joseph, l’avait vécue en de nombreuses occasions. Boris et lui formaient un couple très apprécié par leur hiérarchie respective. En réalité, hors de tous les circuits administratifs, les deux hommes étaient en liaison directe avec leur ministre respectif ; de droite ou de gauche importait peu. Aux yeux de la Justice et de l’Intérieur seule comptait leur efficacité, qui, d’ailleurs, les amenait à franchir, très souvent, les bornes du légal ou du permis, en toute impunité.
— Alors Jo ! Bien dormi ? Ta chemise froissée, quand même !
— Je n’ai pas de place ici pour un fer à repasser, une planche encore moins…

— Tu veux que je te trouve autre chose que cet infâme taudis ?

— Surtout pas ! Qui le connait ? Personne, à part toi. Le patron de cette « boîte », lui même, ignore son existence. C’est parfait !
Le « proc » aimait bien piquer celui qui, au fil du temps, était devenu, malgré leur différence d’âge, son ami. Joseph, de 10 ans son aîné était de souche andalouse. Long, fin et souple, on devinait sous le fin tissu de sa chemise un corps soigné, parfaitement entretenu. Il portait bien ses 68 ans ! Et Boris appréciait cette élégance naturelle, élégance qui lui faisait tout aussi naturellement défaut. Sans l’envier cependant.
— Tu as jeté un oeil dans mon dossier ?
— Un oeil, oui ! Et toi, tu as regardé Miss France, dimanche ?
— Tu déconnes ! Ce truc d’intellectuel… Enfin, les filles… ! Ah ! ah
— Je le dirai autrement…
— Si tu veux…
— Tu en es pourtant un, toi aussi, non ?
— Hein ?
— D’intellectuel ! À la table du préfet, l’autre soir, et au dessert qui plus est ! « Je suis amené, voyez-vous, à rechercher ce qui se cache de convention sous toute vérité, et ce qu’il y a d’essentielle vérité dans tout mensonge. » C’est, au mot près, dans Lord Jim…
— La préfète a percuté, elle. Je la vois demain. En tête à tête. Un approfondissement de mon propos lui serait agréable, m’a-t-elle confié au moment de nous quitter…
— Et ?
La sonnerie du portable de Joseph coupa net la discussion. Il décrocha. Mis le haut parleur.
— Oui, Marie ? Mais où es-tu, bon sang ?
— À Nîmes ! Avec la valise.
— Quoi ?
 
 
Épisodes précédents : Fiction 1 ; Fiction 2   ; Fiction 3

Rétrolien depuis votre site.

Laisser un commentaire

Articles récents

  • Les Halles de Narbonne : « Plus beau marché de France ! »
                Je.6.2022 Les Halles sont à Narbonne ce que l’andouille est à Vire et la bêtise à Cambrai : sa carte d’identité hexagonale. Et l’été, nous […]
    Aucun commentaire
  • Parfois un cyprès pousse en toi…
      Me.29.6.2022   9h30, devant la petite porte de l’ancienne entrée du cimetière de l’Ouest, cet admirable cyprès qui toujours plus haut par delà tout oubli s’élance et s’étire jusqu’au […]
    Aucun commentaire
  • Un dimanche pas comme les autres…
    Di.26.6.2022 Quand je suis entré dans sa chambre, je l’ai trouvée assise sur son fauteuil lisant un de ces ouvrages à la reliure cartonnée d’une collection destinée aux enfants : « Le petit lion […]
    2 commentaires
  • Les Français au divan !…
          Ve.24.6.2022 Dans mon département, l’Aude, ses habitants se sont réveillés un lundi matin avec trois députés RN. Et depuis, comme partout ailleurs dans ce pays, sonne un même […]
    2 commentaires
  • Le jour du solstice d’été fut sans lumière…
        Entre le grau des Ayguades et la plage des Chalets, la mer grondait, l’air était poisseux et les nuages bas, noirs, bouchaient l’horizon et couvraient la Clape. Tout était gris. L’écume […]
    2 commentaires
%d blogueurs aiment cette page :