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par Michel SANTO

« Les fondamentalistes ne sont pas les vrais détenteurs du message coranique » par Mahnaz Shirali.

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Il faudrait que le Coran fasse enfin l’objet de la critique historique, selon la sociologue iranienne Mahnaz Shirali. Texte publié dans la Matinale du Monde du 27/12/2015: édition abonné

Les nouvelles revendications et réaffirmations des adeptes du fondamentalisme qui sont en train de surgir dans le monde déstabilisent l’Occident. L’objet et l’enjeu de leurs réaffirmations religieuses échappent aux observateurs : les uns parlent de déshonneur de l’islam, les autres tiennent le fondamentalisme pour l’islam véritable ; sans oublier certains sociologues, qui remettent en question l’intégration des enfants de migrants et montrent du doigt l’échec du modèle français. Ces approches sont vides de sens pour comprendre les événements auxquels on assiste. Dans une « Lettre ouverte au monde musulman » diffusée sur Internet, le philosophe Abdennour Bidar demande aux musulmans d’ôter à haute voix toute islamité à ces fondamentalistes, en annonçant, très fermement : ils ne sont pas des musulmans, car l’islam est une religion de paix.

Sur le bord opposé, certains affirment que l’interprétation littérale des radicaux musulmans de l’écriture correspond au sens véritable de l’islam. Ils estiment que, au-delà de cette acception primitive, tout relève de l’invention des musulmans occidentalisés, incapables de saisir le message coranique, par intérêt ou par faiblesse mentale. Ces approches ont, certes, la capacité de décrire la confusion des sociétés occidentales devant ces revendications religieuses, mais elles sont théologiquement et philosophiquement problématiques.

ENFERMÉ DANS LA RIGIDITÉ D’UN SAVOIR CANONISÉ

Théologiquement, d’abord, car personne, en islam, n’aura l’autorité d’ôter l’islamité à un individu ou à un groupe d’individus. Les déclarations d’apostasie des ayatollahs chiites ou des oulémas sunnites n’ont jamais reposé sur un fondement théologique valide. Et si le clergé n’est pas qualifié pour exclure quiconque de l’islam, qui le sera ?

Philosophiquement, ensuite, car désigner les fondamentalistes comme les vrais détenteurs du message coranique ne semble pas relever de l’autorité des observateurs occidentaux, si prestigieux soient-ils. Les religions constituent une succession de différentes interprétations au fil de leur trajectoire historique et elles ne sont ni modernes ni rétrogrades, elles sont à l’image des hommes qui y croient et des sociétés où elles sont pratiquées.

Or attribuer la détention du sens véritable d’une religion à un groupe d’individus ou à une époque précise relève de la logique qui a animé les guerres de religion tout au long de l’histoire de l’humanité. Enfin, si le modèle d’intégration français est loin d’être parfait, il serait absurde de lui attribuer la violence des jeunes fondamentalistes musulmans sans tenir compte des facteurs internes qui les motivent.

Ainsi, l’incompréhension du fait religieux, en général, et la confusion sur le phénomène du fondamentalisme, en particulier, discréditent ce type d’analyses. Alors que, depuis le XIXe siècle, le judaïsme et le christianisme se sont ouverts à l’exégèse scientifique, l’exégèse du Coran, elle, demeure interdite aux musulmans. Depuis le XIIIe siècle, l’exclusivité du droit de l’interprétation du fait coranique revient aux oulémas (détenteurs du savoir religieux, ou prétendus tels) qui ont soustrait la religion à la raison interrogative, contribuant ainsi à la dispersion de penseurs libres.

LES MOUVEMENTS LIBRES AU SEIN DE L’ISLAM N’ARRIVENT PAS À S’AFFIRMER

Aujourd’hui encore, l’islam est enfermé dans la rigidité d’un savoir canonisé, qui empêche la lecture critique des textes sacrés. Le Coran est réduit à un ensemble de définitions, de normes dogmatiques et de conduites contraignantes. Les musulmans sont censés être fidèles à un savoir juridique canonisé, qui les enferme dans un dogme où nul n’est autorisé à accéder à l’étude critique de la tradition religieuse. La référence systématique au Livre saint est à l’œuvre, sans tenir compte du caractère symbolique du texte et, encore moins, du contexte historique, social et politique de l’époque où il a été révélé. Toute lecture critique des textes de la tradition religieuse est susceptible d’entraîner la désacralisation de cette tradition, et toute réflexion sur le sens ultime des textes fondateurs signifie le rejet du message divin.

Limiter le fait religieux à une dimension uniquement canonique – entendons par là juridique – ôte aux croyants le droit à la réflexion sur le sens du religieux. Cette interdiction de l’exégèse des textes sacrés conduit inévitablement aux contresens et emprisonne les musulmans dans l’ignorance. Ils prennent les versets du Coran à la lettre et s’y référent avec la même simplicité qu’à un livre de cuisine, comme si le message divin ne comportait aucun mystère ni énigme. Confondant le sens spirituel et l’allégorie, ils réduisent le Coran à un manuel technique ou juridique qui offre des solutions précises aux problèmes pratiques de la vie.

Les musulmans, pour beaucoup d’entre eux, identifient le texte écrit du Coran (mushaf) à la Parole transcendante de Dieu, sans prendre en considération les processus successifs de transmission orale et la transformation de la parole en texte écrit. L’approche traditionaliste n’accepte aucune réflexion spéculative de la part des croyants sur le sens de l’appartenance du fait coranique à la sphère orale laisse la place à l’interprétation, alors que dans sa fixation écrite, surtout dans l’interprétation figée que véhicule l’orthodoxie, le message divin perd sa signification ouverte. Il en résulte que les mouvements libres au sein de l’islam n’ont pas pu s’affirmer et ils ont été systématiquement réduits au silence, au moment où les fondamentalistes propagent la violence au nom de l’islam partout dans le monde.


Mahnaz Shirali est sociologue à Sciences Po. Née à Téhéran en 1965. Elle a publié La Jeunesse iranienne : une génération en crise (PUF, 2001), et La Malédiction du religieux. La défaite de la pensée démocratique en Iran (François Bourin éditeur, 2012).

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Commentaires (1)

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    Alphonse MARTINEZ

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    Lucide , pertinent, rafraichissant ,une porte entr’ouverte sur le combat contre l’ignorance. Un grand bravo.

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